Quelles mémoires ?

En partant pour Berlin en mai 2010, je pensais avoir depuis longtemps tourné la page de l’émigration russe. Je voulais revoir la ville sans le Mur, tenter de comprendre la relation des Allemands avec leur passé et, notamment, Auschwitz….A mon grand étonnement, ce voyage m’a conduit vers une autre mémoire, non moins douloureuse, celle de la Russie post-communiste. De retour à Paris j’ai noté mes réflexions dans un texte intitulé Quelles mémoires ?  Premier billet de ce blog créé en janvier 2015, il lui a donné son nom. La version qui suit a été légèrement remaniée en février 2016. 

En effet,

                                            « Qui » se souvient de « quoi » ?

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                                        Tag  » le Mur n’est pas tombé », ex-Berlin Est. 2010. Archives Gorboff(c)                                         

      Berlin, presque Auschwitz, les Juifs, le Mal…mais aussi Berlin réunifié, la repentance des Allemands, l’Est enfin accessible, le mémorial de l’Holocauste, le nouveau Reichstag et les musées se rapportant au national-socialisme. Soixante-cinq ans après la fin de la guerre, j’étais curieuse de voir comment les descendants des SS et de la majorité silencieuse réécrivaient l’Histoire car, à la différence des Russes, le peuple allemand a vénéré Hitler. Pour avoir persécuté, affamé et déporté leurs propres peuples, Lénine et Staline furent autant craints qu’aimés.

 J’avais tout lu, ou presque, sur l’extermination des Juifs, vu et revu Shoah ; j’étais allée à Dachau et, au Cambodge, avais visité le camp S 21. Mes amis se moquaient de mon attirance morbide pour le monde concentrationnaire : je l’expliquais par le désir d’aller au plus près – de comprendre- le mal.

Lorsque, avec la mémoire sélective qui est la nôtre et qui varie selon les âges de la vie, j’essaye de retrouver l’origine de cette curiosité peu commune, de me rendre compte pourquoi – très tôt et pour toujours -, Auschwitz fut pour moi (comme pour tant d’autres, mais il s’agit ici d’un itinéraire  personnel) le symbole du mal, je suis incapable de le faire avec précision. Un film sur le camp d’Auschwitz, peut-être…Dès l’adolescence, sans que cela ait jamais été clairement formulé dans mon esprit, Auschwitz incarna pour moi le malheur du monde et, plus précisément, celui de la Russie : bel exemple de transfert et de conditionnement anticommuniste précoce mais qu’importe ! Les choses importantes sont celles dont on se souvient.

                 1. Comment imaginer aujourd’hui qu’il fallut attendre les années soixante-dix pour que le monde découvre l’extermination du peuple juif sous le IIIe Reich ? Les Alliés connaissaient l’existence de camps d’extermination dès 1942, mais la guerre et le débarquement mobilisaient leurs forces et la défense de minorités, juives ou autres, passait au second plan. Largement diffusées par les « Actualités »  cinématographiques dès 1945, les terribles images de la libération des camps frappèrent les esprits. Dans la confusion générale, personne ne fit la différence : concentration, extermination, les mots n’avaient pas de sens, des prisonniers squelettiques en pyjamas rayés fixaient l’objectif, une benne poussait des cadavres nus dans la fosse, Hitler était un monstre, il fallait vivre, reconstruire la France.

Longtemps, la destruction des Juifs d’Europe n’intéressa personne. La défaite de 1939 ayant été amère, résistants et prisonniers de guerre français devinrent à la fin de la guerre les héros du jour. Dans L’Univers concentrationnaire (1945), David Rousset fut le premier – et le seul – à dénoncer les camps nazis, mais ni Sartre dans les Réflexions sur la question juive (1946), ni Resnais dans Nuit et Brouillard (1955) – où le mot « juif » n’est prononcé qu’une seule fois, perdu dans l’énumération des victimes («..  Stern, étudiant juif d’Amsterdam ») – ni même les sionistes éparpillés de par le monde n’ont porté sur la place publique l’un des faits les plus emblématiques du XXe siècle. Face à ceux qui se plaignaient d’avoir souffert de faim avec leurs maigres tickets de rationnement, les rescapés se sont tus, au sein de leurs familles comme ailleurs « Ne dis rien, ils ne comprendront pas ». Primo Levi trouva difficilement un éditeur et Raul Hilberg vendit son œuvre – le travail d’une vie – pour une bouchée de pain. Les historiens sont unanimes : ce fut le procès d’Eichmann (1961), grand organisateur de la « solution finale », qui attira l’attention du monde sur le génocide du peuple juif. Pour la première fois de nombreux témoins, tous Juifs, vinrent à la barre, alors qu’à Nuremberg, films et documents avaient servi de support à l’accusation. Et, la puissance des médias aidant, nul ne put  désormais ignorer ce qui s’était passé.

En URSS, où la rapide invasion du territoire soviétique ne se prêtait pas à la mise en place de la lourde structure d’un camp d’extermination, le pouvoir hitlérien adopta une autre façon de régler le « problème» : il extermina les Juifs sur place, brûlant les corps afin d’effacer toute trace de massacre. Sur une population de 2 800 000 Juifs dénombrés en URSS en 1937, un million et demi furent ainsi tués, non sans l’aide d’Ukrainiens et de Biélorusses qui les dénoncèrent souvent, prêtèrent main forte aux Einsatzgruppen et profitèrent de l’invasion allemande pour régler quelques comptes. Les Russes, qui avaient également une longue tradition dans ce domaine, ne furent pas en reste.

Au sortir de la guerre, l’URSS triomphait, se croyait tout permis. Les accords de Yalta avaient entériné l’annexion des pays « libérés » par l’armée rouge et ce fut l’URSS elle-même qui, en exaltant la « Grande Guerre patriotique » – rapidement devenue la victoire des Russes et du nationalisme russe, les Alliés faisant désormais partie des nouveaux ennemis, ceux de la guerre froide – imposa le silence sur le massacre des Juifs par les Allemands, non sans leur faire endosser ceux qu’elle avait elle-même commis, tant sur la population juive que sur les Russes eux-mêmes (Baby Yar, Butovo, Mednoe, Kouropaty, Nazino et tant d’autres).

En refusant de distinguer les Juifs des autres victimes, les Soviétiques ont nié leur extermination jusqu’à la chute de l’URSS, et même au-delà…Aux yeux des communistes, les Juifs russes étaient des Russes juifs, les Juifs polonais, des Polonais juifs, etc. Pour ne citer qu’un exemple, en 1943, la Commission soviétique d’enquête sur les crimes allemands qualifie de « pacifiques citoyens soviétiques » les quelque 200 000 Juifs massacrés en 1941 à Baby Yar (33 771 personnes en deux jours), alors que les affiches placardées dans la ville convoquaient « Tous les Juifs de Kiev et de ses environs.. » à se rendre près du cimetière israélite de la ville avant d’être dirigés vers le sinistre ravin.. Dans un pays tristement célèbre pour son antisémitisme – la fin du « Livre Noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes… » courageusement initié en 1943 par Illya Ehrenbourg et Vassili Grossman, marquant en 1948 le début d’un antisémitisme d’Etat  – toute référence publique à l’Holocauste fut bannie.

Les Juifs ne sont pas mentionnés sur les monuments commémoratifs officiels érigés après guerre sur le lieu des massacres et ce furent les associations de sauvegarde de la mémoire juive qui, souvent à l’initiative de particuliers, se sont chargées de sauver de l’oubli l’assassinat  de milliers d’êtres humains. On ignore souvent que  les deux tiers des six millions de juifs exterminés par les Allemands ne furent pas assassinés dans des camps mais sur les territoires envahis, aux yeux de la population locale. Ce que l’on appelle aujourd’ hui « La littérature des ravins », rassemble les récits des témoins de ces massacres et, de manière plus vaste, la littérature du Goulag .

      «  De quoi y a-t-il souvenir ? De qui est la mémoire ? » interroge Paul Ricœur.

              2. Lorsque la parole longtemps inaudible des rescapés atteignit enfin la conscience du monde, Auschwitz remplaça l’Enfer et, la force de l’image faisant défaut, l’enfer de Dieu sembla presque doux. Chrétiens, juifs, athées, libres penseurs et philosophes posèrent alors une seule question :  « Si Dieu – si Yahvé – existe, pourquoi a-t-Il permis cela ? »

Cet enfer appelé Auschwitz au-delà duquel l’imagination est impuissante, il est bon qu’il ait un nom car nommer, c’est désigner, porter à la connaissance. Pire souffrance n’existe pas car l’enfer ne vient pas de Dieu, mais de l’homme; en cela, il est plus terrible encore. Monstrueuse déviation et caricature de l’espèce humaine dans sa référence involontaire à Dieu jusque dans la parodie de sélection entre élus et damnés – la chambre à gaz à droite, la mort par épuisement, à gauche -, le nom d’homme remplacé par le numéro indélébile et diabolique du mensonge, l’instinct de survie placé sous le signe de l’extermination annoncée du « non-homme » chassé à coups de bâton tel une bête, dans le cercle, non pas des élus, mais des maudits, nudité du corps et impuissance semblables à celles de l’animal, et qui dit animal dit travail de peine, viande transformée à des fins diverses, chair brûlée, odeur, cendres s’élevant dans le ciel en une macabre ascension des âmes, faim, épidémies, expérimentations in vivo, conditionnement par la peur, humiliation, solitude, désespoir, déchéance physique et morale… tout ce qui, dans ce nouvel enfer créé par l’homme, nous renvoie, selon Imre Kertész, au constat de la faillite de vingt siècles de christianisme.

        En cela aussi, Auschwitz est unique ; à l’apogée de tant de siècles d’antisémitisme, il incarne un but secrètement poursuivi au long des siècles et quasiment atteint, celui de l’extermination de tous les Juifs.

Face à ce nom terrible devenu aujourd’hui le symbole du mal, d’autres noms sont mis au jour : ceux de millions de victimes juives à l’identité et au visage patiemment retrouvés et inscrits, par la volonté et la force spirituelle de quelques Juifs (mais pourquoi ne sommes-nous pas partis à la recherche de nos frères ?) au Mémorial de la Shoah, Yad Vashem ou ailleurs, noms récités par les survivants des camps (ces naufragés et rescapés dont parle si bien Primo Levi) et par ceux qui les ont aimé. L’homme meurt lorsque personne ne prononce plus son nom, dit la Torah. Ce que je portais sur le compte de la sensiblerie américaine, cette litanie de victimes récitée tous les ans à Ground Zéro par des familles de toutes origines et confessions, revêt une autre signification à la lumière de la Shoah : lorsque les victimes de Pol Pot, des terribles camps chinois et coréens ainsi que celles du Goulag auront retrouvé leur nom, lorsque celui-ci sera publiquement évoqué, elles auront retrouvé la vie, et les pays qui les ont exterminés, leur honneur et leur dignité.

On ne rendra jamais assez hommage à Serge Klarsfeld qui, avec les descendants des Juifs tués par les nazis avec l’aide du gouvernement de Vichy, est parvenu à établir l’identité et le nombre exact des 75 721 déportés Juifs de France (3% sont revenus). L’association russe Mémorial dresse aujourd’hui la liste des victimes de cet immense Goulag que fut l’URSS défunte ; je pensais ne jamais voir sa fin et sa chute fut l’une des grandes joies de ma vie. Aujourd’hui, bien que non juive, je redoute l’anéantissement d’Israël et fais mienne cette phrase de Raymond Aron « La disparition d’Israël me blesserait jusqu’au fond de l’âme ». Comme tant d’autres Juifs viscéralement attachés au puissant symbole que fut la création de  l’État d’Israël,  le philosophe (qui exprimait rarement ses sentiments personnels et faisait abstraction de sa judéité) ne pouvait oublier qu’en 1949, plus de 350 000 rescapés de la Shoah – soit  un  nouvel Israélien sur trois – avaient trouvé refuge en Israël.

 Ces survivants qui s’apprêtaient à revivre sur une terre promise si longuement attendue – cette terre qui, dans un funeste équilibre des fléaux du destin semblait être le contrepoids, ou la revanche, de la destruction des trois quart de leur peuple, de leur langue et de leur culture –  évoquaient rarement le passé entre eux. Face aux sionistes qui les accusaient de placer la création d’Israël sous le signe de l’Holocauste, « …ils se regardaient en silence ». Le traumatisme était trop fort et, dès 1957, médecins et psychologues mentionnent le « syndrome du survivant » reposant pour une grande part sur la peur d’aimer : peur de fonder un nouveau foyer et d’enfanter, peur de perdre, une fois encore, ceux que l’on aime, peur de revivre son enfance, de retrouver dans son rôle de parent l’image de ses propres parents disparus, honte d’avoir survécu, peur de raconter la Shoah afin de ne pas se montrer en position de faiblesse devant les siens et, pour les enfants baignant dans un non-dit dont l’importance est rapidement ressentie, peur de poser des questions aussi simples que « Où est ma grand-mère, pourquoi  a-t-on tué les miens ?  »

                      3.  Je partis donc pour Berlin à la recherche de la mémoire revisitée des Allemands ; la fin de quarante-quatre années d’occupation soviétique et la chute de l’URSS avaient permis l’ouverture d’archives jusqu’alors secrètes à une nouvelle génération de chercheurs. Le repentir des dirigeants allemands m’impressionnait – Adenauer, dès 1951 : « C’est au nom du peuple allemand que furent commis des crimes indicibles », Willie Brandt s’agenouillant en 1970 devant le mémorial du ghetto de Varsovie -, ainsi que la rapidité avec laquelle l’Allemagne avait retrouvé sa place au sein de l’Europe. Le sang des uns et des autres était à peine sec que les vainqueurs, notamment les Américains et de Gaulle, s’étaient empressés de lui tendre la main magnanime de la réconciliation au nom d’une stratégie politique autrement plus clairvoyante que celle de Yalta ; les Alliés avaient besoin d’une Allemagne économiquement forte pour faire rempart à la politique expansionniste de Staline.

 L’Est, surtout, m’intéressait. Non sans étonnement, j’avais découvert à Moscou (c’était en 1961) qu’il y avait deux Allemands, les « bons », à l’Est, et les « méchants », à l’Ouest : tous avaient pourtant adhéré au nazisme et combattu l’URSS au nom du IIIe Reich…Un demi- siècle plus tard,  je me demandais quel serait le regard des anciens nazis de l’ex-RDA – vaincus par ces mêmes communistes qu’ils avaient décimé avec tant d’ardeur et de haine, puis contraints de vivre sous leur férule – , sur un passé marqué du sceau de deux régimes totalitaires ; comment les terribles dictatures du XXe siècle, dont l’une avait marqué tant de vies et l’autre, dans sa monstrueuse déviation, n’en finissait pas de poser au monde l’incontournable question du mal, avaient formé, et déformé, la vie et le destin de ces hommes.

Je me hâtais d’autant plus de voir l’ex-Allemagne de l’Est que les dirigeants de la RDA avaient été les meilleurs élèves de l’URSS. Désormais réunifiée, l’Allemagne n’abritait plus de conseillers ni de soldats soviétiques (un demi-million, avec ordre de rester dans les casernes), plus de Stasi (90 000 agents officiels, 175 000 « auxiliaires de police », davantage que la Gestapo sous Hitler) et de camps (dix camps d’internement, dont quatre à l’emplacement même des camps nazis),

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Berlin.2010. Fragment du Mur, très visité.. Beurk !

ni de Mur, destiné, selon Honecker – qui avait donné l’ordre de tirer sur tous les fugitifs, femmes, enfants, blessés – à protéger les habitants de Berlin Est de leurs voisins capitalistes brûlant de rejoindre le paradis des travailleurs. En 1990, cependant, on estime que, depuis sa création, 4,6 millions d’Allemands, soit le quart du pays, avaient quitté la RDA pour l’Ouest…D’autres empruntaient le chemin inverse : après avoir prouvé leur efficacité sous Hitler, de très utiles « spécialistes » s’étaient réfugiés en RDA, cette même RDA qui, à grand renfort de propagande,  dénonçait  avec indignation les anciens SS au service de Bonn. En 1950, près du quart du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne) avait un passé nazi. « L’Est…le noir des cheminées et le rouge du communisme » écrit Andrej Stasiuk dans Mon Allemagne (2007), et il ajoute « On ne se rend pas impunément en Allemagne ».

                       4.  Nazisme et communisme ont été différemment traités après leur chute : lié à la défaite de l’Allemagne, Nuremberg ne fut pas seulement le procès des vainqueurs, il devint pour les Allemands une sorte de catharsis, le point final d’un chapitre particulièrement sombre de leur histoire, quasiment la chance d’un nouveau départ. Le puissant symbole de l’exécution des principaux chefs nazis connut le retentissement mondial souhaité par les Alliés mais, à l’exception de quelques hauts responsables dénoncés ultérieurement – Adolph Eichmann, Kurt Waldheim, Kurt Kiesinger – les peines des membres de la nomenklatura national-socialiste furent relativement légères. Les prisons étaient pleines, personne n’avait envie de poursuivre des exécutants de second ordre, chacun savait que les principaux responsables se cachaient, sur place ou ailleurs.

La chute de l’URSS ne fut suivie d’aucune sanction de hauts dignitaires soviétiques. Lénine, Staline et leurs acolytes étaient morts, la communauté internationale et les nouveaux dirigeants du pays n’avaient qu’une hâte, oublier et faire oublier un passé si lourdement chargé de victimes. Face à un régime ayant suscité tant d’espoir et compté tant de dévoués serviteurs – l’Union soviétique avait réalisé ce dont l’Allemagne nazie avait rêvé, la conquête d’une partie du monde (Europe, Cuba, Corée, Chine) -, les pauvres rescapés du Goulag ainsi que ceux qui, au péril de leurs vies, n’avaient cessé de dénoncer la dictature communiste ne pesaient pas lourd. L’URSS avait gagné la guerre, verrouillé l’information et le monde s’était habitué à ses mensonges.

Politiques ordonnateurs de massacres, membres éminents du KGB, chefs de camps sadiques, tchékistes exécutant en une seule nuit 300 prisonniers d’une balle dans la nuque vieillissaient en paix ; comme les nazis, tous avaient la conscience tranquille, ils avaient seulement obéi aux ordres. A l’exception de Vladimir Boukovsky, nul n’envisagea jamais de les juger, un nouveau Nuremberg était irréalisable, il eût fallu trouver d’autres formes de sanctions, mais lesquelles ? Personne ne trancha la tête symbolique du dictateur comme on tranche celle d’un roi : Lénine repose toujours dans son mausolée et, soixante-cinq ans après la fin de la guerre, Vladimir Poutine, ex-membre du KGB (imagine-t-on un ex-agent de la Gestapo ou de la Stasi à la tête de l’Allemagne ?) clame encore que « La chute de l’URSS a été une des plus grandes catastrophes de l’histoire ».

En 1990, lorsque le nouveau pouvoir russe entrouvrit momentanément les archives soviétiques, il se garda bien, comme ce fut le cas en ex-RDA avec les fichiers de la Stasi, de permettre aux Russes de consulter leurs dossiers personnels ainsi que la liste nominative des délateurs. Chacun comprit que l’article 53 de la nouvelle Constitution de la Fédération de Russie (1993) garantissant à chacun « la possibilité de prendre connaissance des documents et pièces affectant directement ses droits et libertés » – ne serait pas appliqué : la chute de l’URSS ne fut pas celle de vieux réflexes staliniens profondément ancrés dans les consciences. Survivants  du Goulag, enfants arrachés à leurs mères et placés dans des orphelinats soviétiques, koulaks, clergé, tziganes et autres minorités ethniques, toutes ces populations à exterminer en tant qu’« ennemis de classe » (ou de « race », pour certains) ainsi que d’autres « éléments déclassés et socialement nuisibles » déportés en Sibérie étaient désormais des vieillards ; comme  tant de familles à la recherche d’un être cher, ils se virent refuser l’accès aux archives les concernant.

     « …après la guerre, deux Russies vont se regarder dans les yeux : celle qui aura mis les autres en prison, et ceux qui l’auront été » écrivait Anna Akhmatova.

 Les repentirs  de l’ex-URSS sont chiches et ne lui viennent que du bout des lèvres. On pense à Katyn, reconnu en 2010, soixante ans après le massacre, à tant de charniers  non avoués, à la famine délibérément organisée en Ukraine si bien décrite par Vassili Grossman (6 et 8 millions de morts en 1932-1933), aux populations massivement déportées, aux 18 millions de morts du Goulag au plus fort de la Terreur – 18 millions en seulement treize ans (1930 – 1943) ! -, aux peines de vingt-cinq de camp pires que la mort par la destruction de l’être humain. Les chiffres sont en deçà du malheur.

          Oui, le « devoir de mémoire » balbutie en Russie post-soviétique. A l’exception de Mémorial, aucun important mouvement d’opinion n’a réclamé, et ne réclame encore, le châtiment de ceux qui ont exterminé le peuple russe et tant de peuples annexés.  Et comme en Occident, où la traque des nazis et la mémoire des  crimes commis furent souvent initiées par un seul homme, ce sont les associations de survivants « réhabilités » du Goulag qui, parfois avec l’appui des autorités locales, édifient les mémoriaux à l’emplacement aujourd’hui à peine visible des camps et des fosses communes : près de mille plaques ou mémoriaux ont ainsi été posés par Mémorial sur ces lieux funestes dont les ruines disparaissent sous la végétation. A Moscou même, sur un rond-point situé face à la Loubianka, seule une pierre provenant des Solovki commémore depuis 1990 les victimes de ce bagne. Nul ne s’étonnera qu’elle ait été mise en place à l’initiative d’anciens zeks.    « Je voudrais appeler chacun par son nom » écrivait encore Anna Akhmatova en 1940. Instaurée en 1991, la « Journée de commémoration des victimes des répressions politiques » du 30 octobre ne doit rien aux instances officielles. Née en 1974 lors de la grève de la faim de quelques détenus politiques, elle survit aujourd’hui –  comme à Ground Zéro mais, faut-il le préciser ? avec une participation et une audience incontestablement moindres -, grâce à Mémorial dont les membres clairsemés énumèrent tous les ans le nom des victimes recensées de la terrible dictature communiste.

 L’explication de l’amnésie volontaire du peuple russe réside pour une grande part dans son patriotisme exacerbé et soigneusement entretenu par le pouvoir, le souvenir de la « Grande Guerre patriotique » ayant occulté toute réflexion sur la manière, pourtant riche d’enseignement, dont les Allemands ont affronté leur passé. Faute d’images publiques, le peuple et l’opinion publique russes n’ont jamais vu, comme ce fut le cas à Nuremberg, ceux qui avaient dirigé leur pays ou commandé des camps, assis, humiliés, sur le banc des accusés (quarante ans après la fin de la guerre, le procès Barbie est à ce titre exemplaire ; le procès de certains dirigeants des Khmers rouges a malheureusement été une farce). Nul dirigeant soviétique n’encourut la peine de mort ni ne fut châtié. Longtemps, les Russes ne purent voir aucun film documentaire sur le Goulag où l’on estime qu’un Soviétique sur 7 fut emprisonné: ceux que l’on visionne aujourd’hui sont rares et se trouvent pour la plupart sur les sites des associations. A l’exception du musée de l’Histoire du Goulag ouvert en 2004 à Moscou avec l’aide de la ville, aucun centre d’information avec libre consultation de documents jusqu’alors secrets, aucune marque visible de repentance du pouvoir en place ne viennent rappeler trois quart de siècle de souffrances et rendre justice aux victimes. Les dirigeants de la Russie post-soviétique sont issus du sérail, une politique commémorative les eût mis en cause : reconvertis en ardents démocrates, on comprend aisément qu’ils aient choisis d’oublier le passé.

                Effacement des hommes, effacement des traces, bientôt l’oubli. « Le pays dans lequel on s’est mutuellement  exterminé pendant un demi-siècle a peur de se souvenir de son passé. Qu’est-ce qui attend un pays dont la mémoire est malade ? Que vaut l’homme, s’il n’a pas de mémoire ? »  écrivait en 1973 l’intelligente et perspicace Nadejda Mandelstam. Et Lydia Tchoukovskaya « Tout se passe comme si le passé n’avait jamais été une réalité, ou comme s’il ne l’avait été qu’à moitié. La moitié d’abord ; puis le quart ; puis le dixième. Puis les victimes et les témoins seront morts…et les nouvelles générations ne sauront rien de valable sur ce passé, rien qui puisse leur servir de leçon ».

 Ainsi, à l’heure de l’omniprésente et toute puissante image, la mémoire populaire russe ne trouve pratiquement pas de support à ce passé qui s’efface de jour en jour davantage. Ce que Polonais, Cambodgiens, Allemands et Américains sont parvenus à réaliser, ne serait-ce qu’à travers leurs films –  ceux de Wajda, Katyn, de Rithy Panh, S 21, la machine de mort des Khmers rouges, ou encore La vie des Autres de l’Allemand Florian Henckel, sans oublier Apocalypse now, de F.F. Coppola, réalisé à chaud, quatre années seulement après l’humiliante défaite américaine au Vietnam -, les Russes n’ont pas eu le courage de le faire. La volonté fait défaut, le manque de moyens financiers sert d’alibi. S’il y eut quelques documentaires russes sur le Goulag – peu diffusés, aucun n’ayant la force de Shoah  –  il n’y a, à ma connaissance, aucun film de fiction russe sur les camps (en 1970, un film  norvégien adapté d’Une journée de la vie d’Ivan Denissovitch est passé quasiment inaperçu), ni sur le destin tragique des intellectuels persécutés par le pouvoir soviétique (on pense à Mandelstam, Akhmatova, Tsvetaieva et tant d’autres) avec la charge émotionnelle et l’aspect pédagogique que cela impliquerait ; aucun pour ce qui concerne le massacre des Juifs par les Soviétiques, les nazis continuant à faire figure de méchants, comme dans Requiem pour un massacre (1985) d’Elem Klimov, dénonçant l’extermination de villageois biélorusses par les Allemands.

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Berlin, 2010. Etrange pays où l’on vend les insignes du vainqueur. Gorboff(c)

A la rubrique « criminels de guerre soviétiques », Google renvoie systématiquement à la liste des criminels nazis et, à Berlin comme à Moscou, on vend  des chapkas ornées de faucilles et de marteaux alors que le port de la svastika est interdit par la loi.

 Un seul poids, deux mesures. Pourquoi ?

L’Occident se tait.

Oui, tout, à Berlin, me ramenait à la Russie ; je n’en aurai jamais fini avec le malheur de ce peuple. J’avais mal et surtout, j’avais honte.

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Topographie de la Terreur. Berlin.2010. Gorboff(c) 

           5. « Topographie de la Terreur », tel était le nom, particulièrement éloquent, de l’exposition permanente consacrée au nazisme. Ils étaient tous là, avec biographie et photos : Hitler, Himmler, Göring…Des adolescents écoutaient attentivement les explications d’une conférencière, applaudissaient son discours ; je fus émue. Fondé par un particulier et dédié au Mur, le musée du Check Point Charlie, bien fait et très fréquenté, dressait la liste non exhaustive des innombrables victimes du NKVD et de la Stasi, osait qualifier Staline de « dictateur » (mot absent des manuels scolaires français). Le musée de la RDA, trop ludique, me parut être une schématisation réductrice de la vie des Allemands de l’Est, mais enfin, il existait… Les Juifs n’étaient pas oubliés : un superbe musée et le Mémorial de l’Holocauste, sur les stèles duquel de joyeux jeunes gens – Allemands et touristes – sautaient allègrement ou pique-niquaient sans avoir, semble-t-il, le sentiment de manquer de respect aux morts.

  « De quoi y a-t-il souvenir ? De qui est la mémoire ? ». Rarement question fut plus pertinente. En effet, « qui » se souvient de « quoi » ?

 « Nous mourrons et, avec le sang de nos cerveaux, notre mémoire » écrit Piotr Rawicz que j’ai connu et qui, comme Primo Levi et Jean Amery, se suicidera trente ans après Auschwitz alors que dans les camps, les suicides étaient rares. Comment expliquer que ni dans l’immédiat après- guerre, ni vingt ans après la fin de celle-ci, aucun dignitaire nazi saisi d’effroi devant l’irréparable (tous savaient à quel point Auschwitz était une « nouvelle » façon de tuer), aucun exécutant suffocant de honte n’ait couru, tel Judas – je ne trouve pas meilleure comparaison – se pendre dans le champ du potier ? Cependant, dans les ténèbres des ghettos et dans les camps d’extermination, les Juifs témoignaient au péril de leur vie (archives enterrées dans des bouteilles, notes, photographies enfouies sous les gravats des fours par des membres de Sonderkommando, ces Juifs chargés par les nazis de brûler les corps, 2000 êtres humains par « douche », 10 000 corps par jour et par four, 4 fours fonctionnant sans interruption), mais aucun journal intime de général ou de chef de camp allemand (ni, à ma connaissance, russe, car bien avant l’Allemagne nazie l’URSS avait couvert son territoire de camps), aucun cahier de soldat fils de pasteur chargé, des matinées durant, de tuer d’une balle dans la nuque hommes, femmes et enfants,  n’a crié la honte et le dégoût de ceux qui, pères aimants férus de Goethe et de Beethoven, furent jugés, exécutés, ont pris la fuite ou, reconvertis dans le civil, sont tranquillement morts dans leur lit, en Allemagne et ailleurs. Civils et militaires confondus, la Seconde Guerre mondiale a causé la mort de près de 60 millions d’individus, mais les témoignages sont uniformes dans leur banalité : les anciens dirigeants nazis et soviétiques ne regrettent rien, ils ne pouvaient agir autrement, ils obéissaient aux ordres… tous ont plaidé « non coupable ».

        A tort ou à raison, tant ces choses-là sont impalpables, il me parut très vite que cette mémoire qui, omniprésente, s’affichait à Berlin, était la mémoire apparente, officielle, du pays. L’Allemagne rendait leur dû aux vainqueurs, les remerciait de sa rapide réintégration au sein des nations ; ce tribut de monuments faisait partie de la dette. Car le moindre événement historique était commémoré : stèle, statue, plaque, sculpture, mémorial… rien, il ne manquait rien au rappel des terribles blessures occasionnées par le nazisme, pas le moindre bouton de guêtre, comme dans les batailles de Guerre et paix reconstituées par Bondartchouk. A l’évidence, le pardon des uns reposait sur la défaite des autres, mais ce pardon que les Alliés victorieux accordaient avec tant de facilité  au peuple à l’origine de tant de malheurs, ce peuple l’avait-il, en son for intérieur, demandé aux victimes de la guerre (civils, soldats, prisonniers, DP) et, plus précisément – car, par sa froide planification et l’ampleur de son retentissement dans le monde, la « solution finale » fut unique dans l’histoire de l’humanité -, aux Juifs, vivants ou morts ? Le peuple allemand était-il conscient d’avoir été, à un moment de son histoire (cette période que certaines plaques commémoratives berlinoises qualifient pudiquement de « passé ») le vecteur et l’incarnation (la tête pensante, la chair active) du mal ?

     « Est-ce qu’il y a eu un examen de conscience en Allemagne, sinon sous la contrainte de la défaite et des vainqueurs ? » écrivait Aron en 1981, trente-cinq ans après la fin de la guerre.

 «  Pour les Allemands, la Shoah relève de l’histoire familiale » écrit Raoul Hilberg. Les raisons du silence des membres actifs du NSDAP ou de la Wehrmacht n’étaient pas difficiles à deviner mais je n’ai découvert que plus tard, une fois rentrée en France, à quel point la transmission  de ce qu’avait été le nazisme relevait d’un double langage : il y avait la version officielle placée sous le signe de la repentance et l’autre, familiale et subjective, d’autant plus occultée que le pays était vaincu. Comme le feront les membres actifs du KGB et du parti communiste quelques décennies plus tard, les anciens nazis se sont tus.  Lorsqu’ils ont enfin commencé à répondre aux questions de leurs descendants, nul ne s’étonnera que leur version ait différé de la parole publique.

Le besoin d’exonérer leurs parents des atrocités commises fut plus fort que le désir d’affronter ce qui s’était passé : Grand-père n’était pas un nazi n’est pas seulement le titre d’un livre de Harald Welzer paru en 2002, ce sentiment a été largement partagé par une grande majorité des exécutants ; pire encore, les enquêtes des auteurs de ce livre montrent que ceux qui avaient fait des études supérieures étaient les premiers à refuser la vérité. Souvent influencés par les films de fiction occidentaux ou des films d’archives permettant de mieux comprendre l’adhésion de leurs parents au parti, les descendants des nazis ont participé à un étrange retournement de rôle : ils ont réinterprété l’histoire selon le schéma victime-bourreau, leurs parents faisant office de victimes. A leurs yeux, le Russe devenait le « méchant » (notamment par les exactions et les viols de « sauvages »), les Juifs n’étaient jamais des Allemands, mais des étrangers (à la veille de la guerre, le pays dénombrait 214 000 juifs allemands, quelque 20 000 en 1943), et le père ou le grand-père avait toujours réalisé le « bien » dans sa vie… Ceux qui avaient le courage d’affronter la situation trouvaient la vérité autrement plus amère ; ils étaient d’ailleurs peu nombreux.

           Pour une étrangère de passage, cette question ne pouvait avoir de réponse ; seule, la question comptait. L’omniprésent consensus de « pardon » et de « devoir de mémoire » n’en finissait pas de me troubler. Quel pardon ? Et le pardon de qui ? « Comment pardonner à quelqu’un qui ne vous a pas demandé pardon ? » répètent inlassablement, et au risque de déplaire, les survivants de cette chaîne industrielle de mise à mort conçue par un funeste démiurge et soutenue par l’efficace administration  d’un pays composée de ces hommes ordinaires dans lesquels la parole de Hitler s’est incarnée. Musées et monuments ne peuvent effacer Auschwitz : jamais et nulle part, je n’ai entendu des Juifs (rabbins, petites gens du shtetl, Abraham Bomba, le coiffeur de Shoah, Vladimir Jankélévitch, Woody Allen, vieilles dames aux cheveux teints âgées de treize ans lorsqu’elles sont montées dans le wagon à bestiaux, professeurs de faculté ayant aryanisé leur nom ou artistes célèbres) accorder ce pardon érigé en devoir par ceux dont la famille et le peuple n’ont pas connu la Shoah. Nous avons regardé ce massacre en détournant les yeux puis, horrifiés, clamé, un peu tard mais avec une telle empathie, que de tels génocides ne se reproduiraient plus, avant d’absoudre les massacreurs au nom de la raison d’État, en lieu et place des massacrés. Pire encore : pour d’aucuns, cette mémoire juive sans cesse revisitée, est de trop. « Ah  ces Juifs ! Ils nous fatiguent avec leur Shoah »… Qui n’a entendu cette phrase ? Si les Juifs avaient  pardonné, cela se saurait.

                   6 Il y avait malentendu. Cette mémoire et la repentance que j’admirais tant chez les Allemands et que j’étais venue chercher, celles qui font si cruellement défaut aux post-soviétiques, étaient présentes à Berlin mais j’eus le sentiment qu’aux yeux du peuple allemand, cette mémoire-là, visible, ostentatoire presque, était destinée à masquer une mémoire autrement encombrante : guerre, défaite, orgueil blessé et surtout Auschwitz, Auschwitz dont rien ne fera qu’il n’ait pas existé, à jamais associé à l’histoire de l’Allemagne. Nouvelle faute originelle dont, malgré la repentance de Willy Brandt et la prise de conscience de nombreux jeunes Allemands au sortir de la guerre, l’Allemagne nazie portera éternellement le poids.

 Mais peut-être n’étais-je pas tout à fait une touriste ordinaire : un passé marqué par la douleur et la honte d’être, même indirectement, associée à la dictature communiste de « mon » pays, des séjours en URSS et la fréquentation assidue de Russes, émigrés, soviétiques ou dissidents  – ces hommes de « mon » peuple ou de celui que je croyais tel  – m’avaient appris à déchiffrer les signes de cette « mémoire de la chair » dont parle Marc Bloch, historien français fusillé par la Gestapo parce que juif, cette mémoire vivante de l’homme, incontrôlable, qui l’accompagne au plus intime de son être, le nourrit et souvent, le révèle et le trahit. Les historiens, qui opposent l’objectivité d’une recherche menée par les spécialistes à la subjectivité du témoignage individuel, travaillent en amalgamant les deux aspects de la question. Tous savent cependant que les témoignages sont répétitifs, que les mêmes phrases reviennent sans cesse ; ce qu’ils attendent du témoin – « ce gibier de l’histoire » selon Annette Wievorka -, c’est le détail susceptible de préciser un aspect méconnu de leur recherche, d’éclairer une nouvelle approche de l’Histoire qui, loin d’être figée dans un passé immobile, varie selon les interrogations du temps et notre histoire personnelle, comme toute relecture d’un livre dévoile une nouvelle facette du talent ou de la pensée de  son auteur.

 Je ne connais pas suffisamment l’œuvre de Marc Bloch pour savoir ce que « mémoire de la chair » signifiait à ses yeux, mais l’expression est heureuse et je la reprends à mon compte : il ne s’agit pas ici de torture physique, de témoignages avec description minutieuse des faits, et encore moins de mémoire historique. La « mémoire de la chair » est ce que nous sommes et ne pouvons contrôler, notre inconscient diraient certains. Elle trouve sa plus belle expression dans la création. Car il ne suffit pas de savoir que, dans les camps soviétiques et nazis, les hommes mouraient d’épuisement ou étaient gazés pour imaginer leurs souffrances. Ce ne sont pas les photocopies d’ordres administratifs d’extermination ou de relégation dans le lointain Goulag émis par les serviteurs de cruels et pathologiques dictateurs qui inscrivent cette mémoire en nous, mais les œuvres de ceux qui forment aujourd’hui la conscience universelle, Primo Levi, Imre Kertész, Paul Celan, Varlam Chalamov, Alexandre Soljenitsyne, Anna Akhmatova, Vassili Grossman, Gustav Herling et tant d’autres…ainsi que les films de Claude Lanzmann ou ceux destinés à un plus large public : La Liste de Schindler (1993), de Steven Spilberg (65 millions de spectateurs en Allemagne), Le Pianiste (2002) de Roman Polanski – sans oublier les séries télévisées telle Holocauste(1978, 120 millions de spectateurs rien qu’aux USA). Ce sont eux qui nous ont fait prendre conscience de l’horreur vécue par des millions d’êtres humains, nos frères.

       Le plus étonnant, peut-être, est qu’à peine libérés des camps, les auteurs de ces œuvres sans lesquelles nous ne serions pas ce que nous sommes se sont empressés d’écrire pour ne pas oublier, d’écrire afin de transmettre à leurs enfants ce qu’ils avaient vu et subi afin de reconstruire une identité qu’ils avaient cru anéantie à jamais ; le lien générationnel ne devait pas être interrompu par la faute d’un chaînon manquant, celui de leur propre vie… Presque tous ont rédigé à la hâte, en trois semaines, à chaud. « L’écrivain… substitue un texte à une réalité qui s’estompe rapidement. Les mots ainsi écrits prennent la place de la pensée : on se souviendra plus de ces mots que de la pensée elle-même » écrit Raul Hilberg, dont les travaux sur les Juifs en Europe font autorité. Face au bruit du monde, devant le silence ou l’incompréhension de leur famille et leur propre réticence à raconter « l’irracontable »  – et, dirais-je, à notre grand étonnement -, tous redoutent d’oublier un passé si terrible et si proche. Le texte devient ainsi « la mémoire de ma mémoire », selon la belle expression de Louise Alcan, la preuve concrète de leur miraculeuse survie. La mémoire de leur chair, leur âme.

D’autres témoins de l’indicible existent encore qui, à la différence de mémoriaux dressés vers le ciel, servent de support à la mémoire ; il faut les chercher sous terre, écrasés sous la dalle d’un parking, réduits à de pauvres gravats. Nazis et Soviétiques ont rapidement compris la dangereuse puissance évocatrice des lieux : les uns ont rasé le ghetto de Varsovie pour effacer jusqu’à la trace du souvenir de ce qui eût pu devenir un lieu martyr comme, vers la fin de la guerre, ils ont hâtivement détruit de nombreux fours ; dès 1942, Russes et Allemands ont fait exhumer et brûler des milliers de corps décomposés ou gelés dans d’innombrables fosses communes afin de dissimuler aux Alliés la preuve de leurs massacres. De tels bûchers, pensaient-ils, ne sauraient livrer aucun de ces boutons de vareuse  à partir desquels on remonte le fil de l’Histoire, cette  rencontre  des vivants et des morts.

BERLIN

Croix à la mémoire des victimes de la Stasi. Berlin 2010. Archives Gorboff (c)

                 7En allant visiter la tristement célèbre prison de la Stasi, personne, dans cette banlieue de l’ex- Berlin Est parfaitement réhabilitée, ne sut – ne voulut – me dire où elle se trouvait, alors même que la veille, à l’occasion du trentième anniversaire de la chute du Mur, on avait diffusé La vie des Autres  à la télévision et que j’avais pensé : « Bravo, les Allemands !»…Triomphante, la splendide coupole du Reichstag incarnait l’orgueil d’une nation (elle eût été parfaite à Moscou). Dans les musées, le personnel affectait de ne pas comprendre l’anglais et la majorité des panneaux explicatifs n’était rédigée qu’en allemand… Mais à deux pas du Reichstag, près de croix maladroitement accrochées à la grille d’un parc, un vieillard, ancien prisonnier de la Stasi, distribuait des brochures à la mémoire de ses camarades torturés… « Où est le Mémorial des victimes de la Stasi ? », demandais-je à l’Office de tourisme. Il n’y en avait pas.

« Le Mur n’est pas tombé »… la  formule ambigüe de ce tag n’en finissait pas de me troubler car de quel mur parlait-on, de celui de la richesse qui divisait encore l’Allemagne en deux parties, des préjugés des uns et des autres ou encore du regret des adeptes du socialisme nazi, puis soviétique, contraints, par le libre choix de ce « peuple » qu’ils prétendaient incarner, de s’avouer vaincus par le capitalisme abhorré? La mise à nu des méthodes et des turpitudes de la toute-puissante Stasi dont l’Occident effarouché faisait semblant de découvrir l’existence par le biais d’un film (La vie des Autres) et dont, mieux que personne, ils connaissaient l’efficacité et le poids, ne modifiait en rien la conviction  de certains « ostalgiques » : le communisme demeurait l’avenir de l’humanité. Nul ne dira jamais assez l’emprise de la propagande messianique communiste sur les esprits ; la révolte de 1953, Budapest (1956), Prague (1968) ainsi que les milliers de morts du Mur et le Goulag dont ils ne pouvaient ignorer l’existence demeuraient invisibles, puisqu’ils ne voulaient pas les voir. Car, croyaient-ils encore, ou feignaient-ils de croire, les droits de l’homme étaient mieux respectés qu’ailleurs dans cette triste république « démocratique » allemande où, comme dit  la chanson,  la vie était   « .. .meilleure, plus gaie » …

            Etrange voyage, qui m’emmenait là où je ne voulais pas aller, aux confins de mondes étroitement liés dans une horreur commune ; étrange voyage au cœur de ma propre histoire, mêlant un passé plus présent que le présent à ce présent qui, décidément, ne passait pas…Juifs, Allemands, Russes, le mal, la mémoire, l’oubli… le pardon, peut-être…Pardonner, oublier les crimes? Reconnaître implicitement le néant du Mal, pratiquer le pardon chrétien envers les massacreurs, pour la plupart chrétiens ? Le pardon relève de l’individu, il délie l’homme de celui qui l’a offensé et rares sont les survivants, chrétiens, juifs ou athées, qui ont emprunté cette voie. Tous ont placé leur mémoire sous le signe du refus de pardonner: « Je n’oublierai jamais et vais vivre pour me venger de ces salauds » écrit Varlam Chalamov, et Primo Levi  « Voilà quarante ans que j’essaye de comprendre les Allemands.. Comprendre comment on a pu en arriver là est un des buts de mon existence…Pardonner  n’est pas dans mon vocabulaire…Je ne suis pas un homme à pardonner en bloc, comme on le voudrait de moi… ». Je ne connais que peu de tentatives de pardon, ne serait-ce que collectif, si ce n’est la commission « Réconciliation et Vérité » mise en place en Afrique du Sud à partir de 1995 ou, plus récemment, au Rwanda, qui tente d’effacer les séquelles du génocide perpétré entre Tutsis et Hutus. Les résultats sont loin d’être probants…Face à de tels crimes, le pardon n’est qu’un mot.

« Que demandent les morts ? Qu’on pense à eux ? Qu’on les libère en jugeant les coupables ? Ou veulent-ils qu’on comprenne ce qui a eu lieu ?  » interroge Rithy Panh, rescapé du génocide cambodgien.

Je rentrais à Paris troublée, cherchais en vain une réponse à mes interrogations et, comme cela arrive souvent,  tombais  par hasard sur le site d’un colloque français consacré au Birobidjan, tenu à Paris en juin 2010. Le metteur en scène Alexandre Gutman  présentait un film tourné sur place. On posa des questions.

  •       –  Vos personnages ont l’air triste, mais ne pensez-vous pas que les paysans de la Lozère aussi ont l’air triste, intervint un pseudo-Candide occidental, car rien ne me fera croire qu’assistant à un colloque sur le Birobidjan, cet homme ignorait tout de la vie des Juifs en Sibérie…
  •     – Vos paysans sont peut-être tristes, mais je voudrais seulement faire remarquer que personne n’a privé ces tristes paysans français de leur langue, de leur culture et de leurs proches, répondit  Gutman.

Bravo, Alexandre Illych ! Il faut que les choses soient dites : la Lozère n’est pas la Sibérie, les tickets d’alimentation français ne pèsent pas lourd face à Auschwitz et la hauteur des mémoriaux est loin d’être proportionnelle au malheur des hommes et à l’ampleur du repentir. Et hélas, trois fois hélas, vingt siècles de christianisme ne nous ont pas appris à mieux résister au mal, ni à pardonner les offenses et les crimes. Certains péchés ne peuvent être remis : « Ce qui est fait est fait et aucun parfum d’Arabie…»

      Il faut s’incliner devant les  peuples à l’identité culturelle fortement préservée – Arméniens,  Juifs, Tziganes – qui, après avoir subi la haine et l’acharnement de tout-puissants dictateurs, nous transmettent une mémoire sans cesse revisitée, aussi lourde soit-elle à porter. Et lutter pour que, dans cette Russie post-soviétique sans mémoire officielle ni châtiment public ignorant le repentir, survivants et familles puissent dénombrer leurs morts et réclamer justice. Pour peu de temps encore, la mémoire des victimes de la dictature communiste survit dans la conscience populaire: l’effacement définitif des traces est cependant programmé. Qui se souvient de quoi ? La question mérite d’être posée.

                                                                                      Marina Gorboff, Paris 2010

Pour citer ce billet :

Gorboff Marina : « Quelles mémoires ? »  Gorboffmémoires, Janvier 2015. https://gorboffmemoires.wordpress.com/2015/01/09/quelles-memoires-2/

contact: https://gorboff.marina@gmail.com/

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