Les écrits de la famille Gorboff : avant et après l’exil

 

Marina, Sophie Nicolaevna Gorboff, Vladimir, Marie Catherine Litviak, Sophie , Juliette ,Michel Gorboff Archives familiales (c)

Marina, Sophie Nicolaevna Gorboff, Vladimir et Marie Litviak, Catherine, Sophie, Juliette, Michel Gorboff, 1943.  Archives familiales (c)

Après un passage en Allemagne où Nicolas Gorboff meurt en 1921, un an à peine après avoir quitté la Russie, la famille Gorboff s’installe en France en 1925.

Comme tant d’émigrés, ils apprendront, selon la formule de Dante, à « monter les escaliers d’autrui ». Aucun Gorboff né en Russie n’est retourné en URSS et aucun d’entre eux n’a vu la chute du communisme. Le premier voyage d’un membre de la famille Gorboff en Russie fut le mien, en 1961 ; mais j’étais née en France et ce n’était déjà  plus pareil.

En me penchant ainsi sur les membres de la famille Gorboff d’avant et après l’exil, j’ai l’impression de marcher sur les traces des Disparus de Daniel Mendelsohn. Telle n’est pas mon intention, mais c’est bien de disparus dont il est question, d’hommes, de mondes et de mémoire effacée.

Le lecteur aura compris que la préservation de la mémoire familiale ainsi que de celle d’autres familles d’émigrés, russes ou non russes, mais russes quand même par l’identité et le malheur partagé, est le but de ce blog. Avec, au-delà, la transmission. Et au-delà encore, le libre accès des uns et des autres – familles et chercheurs – aux documents que certains éprouveront un jour le besoin personnel ou la nécessité professionnelle de consulter.

Les descendants des émigrés ne lisent plus de livres et les archives papier rédigées en russe leurs sont à tous points de vue inaccessibles. Lorsqu’ils voudront s’informer sur l’histoire de leur famille, ils chercheront en ligne – notamment dans les blogs – des archives traduites en français. L’histoire d’une famille ne se résumant pas à la seule consultation de documents, ils chercheront également à interroger la mémoire de ceux qui ont connu les disparus. J’écris en partie pour eux et le blog est la formule idéale car, dans la mesure où ce n’est pas un travail scientifique, le blog autorise de nombreuses libertés.

J’ai longtemps hésité avant d’exposer ainsi la vie de mes parents et la mienne ; face au silence et à l’oubli, il m’a semblé dérisoire de préserver ces «misérables petits tas de secrets» dont parle Malraux, ces petits secrets étant ceux de personnes ayant depuis longtemps quitté ce monde. J’ai cependant la ferme conviction que « tout » ne doit pas être dit : il y a des textes et des souvenirs que je ne publierai jamais.

Le succès tout à fait inattendu de ce blog  – 104 personnes en une semaine, deux wagons de lecteurs, trois peut-être ! – montre à quel point la mémoire familiale demeure un sujet d’actualité. Il serait bon que chacun sauvegarde également la mémoire de ses proches et que les descendants des émigrés de la première heure prennent conscience de l’importance de leurs archives papier aux yeux des historiens : il leur appartient d’en assurer la conservation  en France et de refuser leur rapatriement dans la Russie de M. Poutine. Ce sont nos racines, elles nous appartiennent et doivent être  à tout moment  accessibles.

Comme d’autres familles, les Gorboff ont beaucoup écrit : de la deuxième moitié du XIXe siècle à nos jours, quatre générations ont pris la plume…La publication de leurs textes forme le corps de ce  blog ; le reste relève d’une réflexion personnelle. La publication de ce corpus ne poursuit qu’un but, celui de montrer, à l’exemple d’une famille, ce que furent l’itinéraire et  la vie  des émigrés russes en exil.

Quatre générations de Gorboff ont écrit des mémoires ou des livres.

* Sophie Nicolaevna GORBOFF, née MASLOFF (1863-1949), ma grand-mère – que nous qualifierons par son patronyme afin de la distinguer de sa fille aînée, Sophie –  commence à rédiger ses mémoires en 1885, en Russie. D’une petite écriture parfaitement alignée et sans rature, elle raconte dans un premier temps la vie de son père, Nicolas Masloff (1826-1882), fils de berger analphabète devenu maire de la ville de Livny.

Sophie Gorboff, née Masloff, Russie, vers 1860 Archives familiales(c)

Sophie Gorboff, née Masloff (1863-1949) Russie, 1904. Archives familiales(c)

La rencontre du jeune Nicolas Masloff avec la famille du riche marchand Akim Gorboff et l’amitié qui l’unit à son fils Michel (1826-1894) bouleverse sa vie. Il étudie, travaille, acquiert de la fortune, fait partie des notables  ; en 1887, sa fille Sophie épouse Nicolas Gorboff (1859-1921), le fils de son ami Michel. Le couple aura six enfants qui, à l’exception de leur fils aîné Serge, mort à la guerre en 1915, ont tous émigré.

Dans des Souvenirs rédigés en 1924, en Allemagne (à Passau), Sophie Gorboff évoque dans un second temps les premières années de sa vie conjugale, placées sous le signe de la vocation pédagogique de Nicolas Gorboff, féru d’instruction populaire. Les jeunes Gorboff achètent une propriété, édifient des écoles, se heurtent à différents obstacles, lisent et achètent des livres, voyagent. Le texte est inégal mais de nombreux aspects de la vie des intellectuels moscovites se révèlent à bien des égards passionnants.

Retrouvé en 2015 à la bibliothèque municipale de Dijon, un texte écrit en français,  à Yalta  (1919), complète les Souvenirs de ma grand-mère.

Sophie Nicolaevna Gorboff est l’objet d’une biographie particulière. Traduits en français, ses textes sont également accessibles en russe  Русские тексты

  Les enfants de Sophie et Nicolas Gorboff ont également écrit après l’exil.

Jacques GORBOFF – diminutif Iacha, en russe – (1896-1981) est l’auteur de plusieurs ouvrages.

Jacques Gorboff vers 1980 Archives familiales(c)

Jacques Gorboff (1896-1981) vers 1980. Archives familiales(c)

« Fils d’un écrivain et savant, j’ai grandi dans le milieu universitaire et intellectuel. De bonne heure, j’ai eu le goût des lettres. Après avoir passé le bachot et entamé des études à l’Université de Moscou, j’ai été aux armées (guerre 1914-1918) ; guerre civile et exil… » tel est le début de la brève notice autobiographique de Jacques Gorboff  en ma possession.

Arrivé en France avec sa première femme, Vera Isnard (1896-1977), épousée en 1918  Russie, Jacques Gorboff vit d’abord à Lyon (où, avec son frère cadet, Michel – mon père -, il contribue à la création d’une église orthodoxe) ; tous deux entreprennent ensuite des études d’ingénieur textile à Mulhouse. Elles ne leur seront d’aucune utilité. En 1931, Jacques Gorbof (par une sorte de coquetterie intellectuelle, il orthographie systématiquement Gorbof avec un seul « f ») reçoit une bourse des Facultés catholiques de Lille ; il suit des cours de sciences politiques, s’occupe d’une bibliothèque russe et commence à écrire. La bourse prend fin en 1936 ; mon oncle revient alors à Paris où il devient chauffeur de taxi … »occupation qui a l’avantage de laisser une grande liberté d’esprit »…

Selon la notice autobiographique citée plus haut,  Jacques Gorboff s’engage dans la Légion Étrangère au début de la Seconde Guerre mondiale  (la Légion ne garde toutefois aucune trace de son passage). Blessé en 1940, il est évacué dans le midi où il fait du jardinage et se remet à l’écriture. Son premier ouvrage Les chemins de l’Enfer paraît en 1947, suivi d’un roman,  Le second avènement, 1951. En 1955, Les  condamnés reçoit le prix des Quatre Jurys de Marrakech, où il est invité. Nous n’allons pas énumérer ses nombreux puvrages ; intitulé  Ne parlons pas du passé, 1959, l’un d’entre eux  montre à quel point le passé est encore présent. Ils connaîtront un certain succès relevant de l’exotisme lié aux émigrés russes – et notamment à celui des émigrés russes chauffeurs de taxi –  à la mode après guerre.

Mon oncle a été la vedette de la famille ; à l’heure où les médias balbutiaient encore, sa photographie paraissait dans les journaux. Nous le voyions peu et savions peu de choses de sa vie. Il fréquentait des intellectuels de l’époque (il louait un studio rue Saint-Benoît). La NRF  publia des extraits de l’un de ses romans (janvier 1955, n° 25).

Homme brillant et complexe, à la sensibilité quelque peu maladive, anti-communiste convaincu, Jacques Gorboff fut membre du parti des Mladorossy (les »Jeunes Russes »), mouvement de droite  fascisant (le terme est, pour une fois, bien employé, le duce étant alors le grand inspirateur d’une nouvelle donne politique) fondé en 1927 par Alexandre Kazem-Beg. Dans une Russie qu’ils espèrent bientot voir libérée du communisme, les Jeunes Russes veulent instaurer « le tsar et les soviets »; ce mouvement attire  de fougueux jeunes gens avides de revanche mais Alexandre Kazem-Beg trahit leurs espoirs. Récupéré par les Soviétiques, il émigre aux Etats-Unis avant de se réfugier en URSS (1954). Lorsque Hitler attaque l’URSS, cependant, aucun de ces Jeunes Russes « fascisants » ne s’ engage dans les rangs de la ROA (armée russe de libération) qui, sous la direction de l’ex-général soviétique Vlassov,  combat la dictature communiste aux côtés de la Wehrmacht.

A la fin de la guerre  Jacques Gorboff se partage entre Lourmarin, dans le Vaucluse, et Paris. Sa femme Vera est très proche d’un général français. L’entente des deux hommes est tellement parfaite que Jacques Gorboff dédie l’un de ses livres celui qui fut pour lui un ami.

De 1960 à 1974, mon oncle occupe les fonctions de  rédacteur en chef de la revue littéraire russe Vozrojdenie (La Renaissance), ce qui lui permet d’exercer ses talents de polémiste  et de nouer de nombreux contacts avec les intellectuels de l’émigration.

En 1978, à la fin de sa vie, Jacques Gorboff épouse en secondes noces l’écrivain Irina Odoevtseva (1895-1990), qui fut l’une des toutes premières émigrées à retourner en Russie (1987). Cette femme au caractère difficile se fâcha avec presque tous les Gorboff, et notamment avec Sophie Gorboff, la fille aînée de Sophie Nicolaevna ; après avoir vécu vingt-cinq ans avec ma grand-mère dans l’appartement du 4, rue de Casablanca, à Paris, ma tante Sophie dut partager son territoire avec le couple. J’évoque ma tante Sonia dans la biographie de sa mère Sofia Nicolaevna , à laquelle elle a consacré sa vie.

A propos de Jacques Gorboff, je voudrais signaler quelques erreurs aux rédacteurs de mémoires et d’encyclopédies : s’il fut mon parrain, mon oncle n’a jamais été mon père (!), n’a jamais pris le passeport soviétique à la fin de la guerre (Staline incitait les émigrés à retourner en URSS), n’a pas été pensionnaire de la maison de retraite de Gagny, etc.

 * Mon père Michel GORBOFF  (1898-1961) – Micha – n’a  laissé qu’un seul texte, écrit en 1954, celui de ses Souvenirs sur la guerre civile. On me demande souvent pourquoi il est demeuré inachevé. Je suis incapable de répondre à cette question, si ce n’est que la charge émotionnelle a du être trop forte.

Michel Gorboff vers 1960 Archives familiales(c)

Michel Gorboff (1898-1961) vers 1960. Archives familiales(c)

La famille de Nicolas et Sophie Gorboff comptait six enfants et il était entendu qu’après avoir achevé des études d’agronomie, mon père prendrait en charge la gestion du domaine familial de Petrovskoe. Gerald Durrell avant la lettre, papa abrita dans sa chambre (avec la complicité des domestiques et en cachette de sa mère) de nombreux animaux aux ailes cassées ou tordues, écureuils, corbeaux, renards et même, si j’en crois les récits qui ont enchanté mon enfance, un bébé crocodile vivant dans une baignoire…Mon père affabulait souvent, on ne savait jamais s’il parlait sérieusement ou non, mais qu’importe ! le crocodile a survécu, comme ont survécu dans la famille le récit de ses premières années d’exil : comment, crevant de faim à Constantinople, il avait porté toute la journée des briques jusqu’au dernier étage d’un immeuble avant d’être chassé sans un sou par un chef de chantier brutal ; comment, à peine arrivé en France, il fut engagé comme chauffeur par un riche bourgeois lyonnais (qui le faisait passer pour prince) et qui, lui laissant un jour la garde de la maison, avait demandé à sa femme de compter les pêches du compotier : mon père avait couru en acheter plusieurs autres afin de brouiller les pistes ; comment, enfin, dans les années d’avant-guerre, devenu chauffeur particulier de M. Morgenroth, un (riche) et très cultivé banquier américain qui le traitait fort bien, il l’accompagna dans ses voyages en Europe et notamment en Egypte. Invité par un fellah, papa avait avait dû manger un mets de choix, un œil de mouton nageant dans la graisse froide : après l’avoir désespérément fait passer d’une joue à l’autre, il l’avait finalement avalé sans se résoudre à le croquer…Cette histoire, qui a fait la joie de mes enfants et petits-enfants, montre à quel point la mémoire familiale se nourrit de ce type de souvenirs.

Juliette Gorboff vers 1995 Archives familiales(c)

Juliette Gorboff, née Popovici (1904-1988) vers 1980. Paris. Archives familiales(c)

Mon père avait rencontré maman chez les Mladorossy. Native de Kichinev, en Bessarabie, Juliette Popovici (1904-1998) était venue en 1930 en France pour fuir les Roumains, qu’elle détestait, et pris pension chez les Kazem-Beg. Elle était fille d’un prêtre orthodoxe directeur du séminaire de la ville. Russe avant tout, ma mère était une monarchiste convaincue (papa était partisan d’une monarchie constitutionnelle) et, comme il fallait s’y attendre, antisémite (ce qui ne l’a pas empêché de sauver une fillette juive en la faisant passer pour ma soeur). A la veille de la guerre, elle alla en Roumanie afin de nous présenter à ses parents : ses ongles rouges de Parisienne firent sensation à Kichinev. Devenue française par mariage (1933) maman dirigea de nombreux établissements de bienfaisance de l’émigration russe, de la colonie de vacances de l’archiprêtre Alexandre Tchékan à la maison de retraite du comité Zemgor, à Cormeilles-en-Parisis, près de Paris. Par je ne sais quel miracle de l’administration française, elle travailla jusqu’en 1990 à la maison de retraite russe de Sainte-Geneviève-des-Bois : lorsqu’elle cessa toute activité, elle était âgée de 86 ans. Très prise par son travail et souvent absente de la maison, maman  incarnait le devoir, papa, la tendresse. Nos relations ont souvent été difficiles. A la fin de sa vie, ma mère vécut rue du Bac où nous habitions dans deux appartements voisins. J’ai alors aimé la vieille dame qu’elle était devenue et sa fin fut un apaisement.

Ceux qui se souviennent de papa le décrivent comme un être charmant, drôle et original. Mais je me rappelle qu’à la fin de sa vie, il était solitaire et quelque peu neurasthénique ; je ne lui connais aucun ami et ne l’ai jamais entendu évoquer un dîner ou une réunion d’anciens combattants de la guerre civile. Alors que ses souvenirs sont empreints de religiosité, il ne fréquentait l’église que lors des fêtes et ni lui ni maman ne m’ont jamais imposé la moindre contrainte sur ce point, ce qui n’a jamais cessé de m’étonner.

Comme tant de souvenirs personnels, l’histoire du manuscrit de papa est étroitement lié au temps : écrit en 1954, il me fut donné par ma mère en 1995, alors que  je rédigeais La Russie Fantôme. Il réapparaît dans ce blog en 2014 : soixante années de silence, ou presque…Le destin des Souvenirs de ma grand-mère est plus extraordinaire encore. Nous y reviendrons.

Papa voyait rarement ses sœurs Sonia et Katia et son frère Iacha qui vivaient à Paris ; je n’ai aucun souvenir de grande tablée familiale, ce rêve de tout enfant unique… Lorsque ma mère est devenue gouvernante générale de la maison de retraite du comité Zemgor, mon père passa de nombreux dimanches à l’accompagner bénévolement dans les hôpitaux afin qu’elle puisse visiter les pensionnaires malades (nous avions acheté une traction-avant noire). De toutes les personnes âgées de Cormeilles-en-Parisis, papa ne se rapprocha que de la comédienne Ekaterina Nicolaevna Rochtina-Insarova (1883-1970) que nous aimions beaucoup. Elle fut témoin à mon mariage ; je l’ai plusieurs fois emmené à Paris dans ma vieille « deux chevaux » pour voir un film ou consulter un médecin. Nous regardions ensuite les luxueuses vitrines de la rue du Fbg Saint-Honoré avant d’aller manger une glace chez Angelina. Breakfast at Tiffany’s...

* Marina GORBOFF (née en 1936) est l’auteur de La Russie fantôme (1995) et de Premiers contacts, des ethnologues sur le terrain (2003) : je décris plus loin mon parcours d’enfant d’émigrés russes.

Alexandra et Hélène Galitzine vers 1995. Archives familiales(c)

Alexandra, née en 1963, et Hélène Galitzine, née en 1967, vers 1990. Archives familiales(c)

* Alexandra GALITZINE,  fille de Marina Gorboff et de Boris Galitzine (1934-2000), est née en 1963. Docteur en archéologie et ethnologie, elle est l’auteur d’un ouvrage et de nombreux articles parus dans des revues spécialisées. L’un d’eux est consacré à Viaziomy, propriété familiale des Galitzine. Alexandra, qui travaille sur l’exil, vaste thème dont la mémoire fait partie (programme scientifique Non-lieux de l’exil), a développé un projet sur les objets de l’exil Displaced Objects

* Catherine GORBOFF (1895-1992) – Katia -, a également laissé un long texte consacré au souvenir de son premier mari, Nicolas Karneeff, épousé à Moscou.

Catherine Gorboff avec son père, Nicolas Gorboff Moscou, vers 1910 Archives familiales (c)

Catherine Gorboff avec son père, Nicolas Gorboff Moscou. Archives familiales (c)

Tante Katia ne quitta pas en 1920 la Russie avec sa famille : dans l’espoir de retrouver son mari disparu, elle demeura sept années en URSS avec son fils Michel (1917-1965). Les temps étaient durs et mouvementés : elle fut serveuse, connut la prison (elle ne parlait jamais de cet épisode de sa vie). Ayant finalement rejoint les Gorboff à Paris, ma tante épousa en secondes noces Fedor Litviak avec lequel elle eut deux enfants, Marie (1927-2014) et Vladimir (1939-2007). Fedor  Litviak retourna en URSS à la fin de la Seconde Guerre mondiale ; il connut les joies du Goulag avant de mourir dans son pays d’origine.

Voici un extrait des Souvenirs de Catherine Gorboff :… «  Mon frère Serge fut tué en 1915 sur le front, où il était parti volontaire : il n’y était resté que 12 jours. Kolia (mon mari) fut appelé en tant que médecin et partit également ; en 1919, il disparut. Après de longues recherches, j’ai appris en 1921 qu’il était mort en septembre 1919 du typhus et de dysenterie, mais où ? Je crois que c’était près de Kamichino. On disait qu’il avait voulu s’enfuir et venir me voir alors que la révolution était commencée mais qu’il avait été rattrapé et envoyé à ce Kamichino  où  mon cousin (qui s’appelait aussi Serge Gorboff) l’a rencontré. Lui, il est parvenu à se cacher et à s’enfuir.

Marie et Vladimir Litviak, vers 1995 Archives familiales (C)

Marie (1927-2014) et Vladimir (1930-2007) Litviak, vers 1995. Archives familiales (c)

J’ai appris cela de sa bouche lorsqu’il nous a rejoints à Yalta où, avec Mikouchka (mon fils Michel), Iacha, Micha et Vera, nous étions arrivés à grand peine car les deux frères étaient des volontaires de l’armée blanche et ils devaient éviter de se faire remarquer pour ne pas être enrôlés dans l’armée rouge. La Crimée était occupée par les Allemands. Bientôt, tout le monde fut évacué de Crimée. Les bolcheviks avançaient et ceux qui pouvaient partaient. L’armée blanche était évacuée sur des navires. On laissait les chevaux sur place. Ma sœur Sonia partit pour l’Angleterre avec oncle Liova Mikhelson  qui l’a prise avec lui en tant que secrétaire. Papa, maman et ma sœur cadette Macha s’embarquèrent aussi sur un navire allant à Constantinople. Moi, je restais en Crimée dans l’espoir de retrouver mon Kolia. Je restai longtemps sur le quai et regardai le navire s’éloigner. Je pensais ne pas revoir mes chers parents et Macha, et mon cher papa, en effet, je ne l’ai plus jamais revu.

Personne n’imagine comme il est triste et difficile d’évoquer ces souvenirs. Le temps a passé et tout commence à se confondre dans ma mémoire et dans ma tête. Je pense même que je n’écris pas dans l’ordre où les événements sont arrivés, mais j’espère que vous serez contents de savoir ce qui s’est alors passé. Je souffrais de ce qui se passait mais en ce temps-là, j’avais davantage de forces, j’étais encore jeune : aujourd’hui j’ai 60 ans et l’on voit tout différemment… « 

Sophie Nicolaevna Gorboff, Marie Bary, née Gorboff et sa fille Sonia. USA vers 1930

Sophie Nicolaevna Gorboff, Marie Bary, née Gorboff et sa fille Sophie (née en 1928). USA vers 1930, Archives familiales (c)

 * Marie GORBOFF  (1900-1973) – Macha -, émigra aux Etats-Unis en 1920. Se consacrant à l’élevage de chiens de race, elle reçut la visite de sa mère en 1930, et vint une ou deux fois en France. Elle trouva la mort avec son mari, tous deux asphyxiés par les émanations d’un poêle mal réglé. Le nom de Gorboff figure au musée de l’immigration de Ellis Island, à New York.

Pour en terminer avec les écrits des membres de la famille Gorboff, je rapporte  ici le récit que fit ma tante Macha à l’une de ses amies américaines, Harriot Howze Jones ; celle-ci l’a fidèlement retranscrit à l’attention de ses petits- enfants, Mark et George, très américanisés.

… » Les garçons se rappellent probablement mes conversations avec leurs grands – parents Bary lorsque nous sommes venus les voir un dimanche de mai 1962 ; nous avons alors fait ce délicieux dîner russe. Je leur ai posé beaucoup de questions et comme leurs vies avaient été très intéressantes, j’ai pensé que vous, les garçons, devriez les connaître.

Votre grand-mère, que vous connaissez sous le nom d’Aggie, est née à Moscou. Son arrière- grand-père, Michel Gorboff, était un industriel qui avait laissé suffisamment d’argent à ses enfants pour qu’ils n’aient pas besoin de gagner leur vie, mais Nicolas, le père de votre grand-mère, s’intéressait beaucoup à l’éducation populaire. Après avoir terminé l’université, il vécut quelque temps à la campagne pour mieux connaître les besoins du peuple. Cet homme instruit avait amassé au long des années une très belle bibliothèque qui comptait plus de 9 000 ouvrages, dont la plupart étaient des éditions originales très rares. Quand Aggie était jeune, ils vivaient la plupart du temps dans la propriété familiale au sud de Moscou ; la ville la plus proche était Mzensk. Ils passaient l’hiver à Moscou et emportant la plupart des livres lorsqu’ils changeaient de résidence. La propriété était en bois de chêne, peinte en  blanc, et comptait 27 pièces. De l’autre côté de la route, il y avait une  maison où vivait sa grand-mère.

Cette propriété était aussi une ferme comprenant  14 hectares de vergers et 6 hectares de mélèzes. Il y avait 14 chevaux, pour l’attelage ou l’équitation, et 80 vaches suisses. Deux cochers et un garçon d’écurie en prenaient soin ; il y avait aussi deux cuisiniers et un marmiton, trois femmes de chambre, un homme de main, un jardinier chef et son assistant ainsi que deux jardiniers. Il y avait deux gouvernantes, une française et une allemande. L’éducation d’Aggie comprenait la connaissance de langues telles que le russe, le français, l’allemand et l’anglais, ainsi d’un peu de polonais et d’italien. La vie devait être délicieuse entre les promenades à cheval, le canotage sur la rivière Zoucha, le tennis… Les gouvernantes donnaient des leçons. L’été, de nombreux amis rendaient visite aux  Gorboff.

Bien qu’il y eu tellement de personnel sur place, le père avait assigné des taches précises à chacun des enfants. Il pensait que pour aimer réellement la maison, ils devaient aussi s’en occuper. Il ouvrait des écoles primaires dans la région et engageait de bons maîtres. Il aida le gouvernement à édifier une école secondaire et prit en charge la création de dortoirs afin que les garçons et les filles venus de loin puissent accéder à l’éducation. Lorsqu’un étudiant montrait des dispositions particulièrement encourageantes, il l’envoyait au lycée, à Moscou. Sa femme fit bâtir un dispensaire et engagea une femme, mieux formée qu’une infirmière diplômée mais moins qu’un médecin. Elle mettait les enfants au monde, redressait les os cassés, prescrivait des médicaments. Elle avait un salaire et une maison. Les patients payaient quand ils pouvaient ou lui donnaient des fruits, des œufs, des légumes.

Nicolas Gorboff envoya un jeune homme montrant des dons manifestes pour la médecine dans une école spécialisée et l’aida quelque temps lorsqu’il se mit à travailler. Puis on lui fit savoir qu’il devrait se passer de cette aide puisqu’il pouvait gagner sa vie en tant que docteur. Malgré toutes les bontés reçues, le jeune médecin fut alors rempli de ressentiment et devint plus tard un des chefs de la bande d’émeutiers qui se retourna contre son bienfaiteur.

La guerre commença en 1914. Les trois frères d’Aggie s’engagèrent. L’un d’eux fut blessé et mourut en 1915. Sonia, la sœur aînée d’Aggie, s’engagea dans la Croix-Rouge comme infirmière et alla en Serbie. Peu de temps après, le peuple dut remettre ses chevaux à l’armée, à l’exception d’un ou deux qui n’étaient pas assez bons et pouvaient être gardés pour le travail des champs. Bientôt, tous les hommes jeunes durent partir mais des prisonniers de guerre furent envoyés dans les fermes pour les remplacer.

En 1917, la révolution commença. Le père d’Aggie était très malade. Il avait une pneumonie et un poumon infecté. Comme  la situation empirait, il décida que la famille devait essayer de partir. Il y avait une armée de ceux qu’on appelait les Russes blancs, les hommes qui étaient demeurés fidèles au tsar ; ils combattirent les bolcheviks mais ne furent pas vainqueurs. Un jour, à l’heure du thé, les paysans affluèrent vers la maison ; deux ou trois hommes vinrent voir votre arrière-grand-père et lui dirent qu’il ferait mieux de partir parce que le peuple était agressif. Un voisin envoya un  attelage pour emmener le père d’Aggie chez lui, où il serait en sécurité. Votre arrière-grand-père était tellement malade qu’il ne pouvait marcher. Deux prisonniers allemands travaillant à la ferme le portèrent hors de la maison. Lorsque la foule devint menaçante, quelqu’un dit : « Voici l’homme qui a donné sa vie pour vous aider ! Si vous le touchez, il faudra nous tuer d’abord ». Ils le laissèrent aller.

La famille demeura encore dix jours sur place. Le pillage commença. La première chose que les paysans détruisirent fut la maison de la grand-mère. Ils jetèrent tout par la fenêtre et emportèrent ce qu’ils voulaient. La famille était impuissante. Un des meneurs était le jeune médecin auquel on avait payé les études et qu’on avait aidé à démarrer dans la vie. Les paysans emportèrent  l’argenterie, les vêtements, les chevaux, les vaches et le mobilier. Ils cassèrent les miroirs et toutes les conduites d’eau. Ils prirent les magnifiques livres de grande valeur, arrachèrent les pages, en firent un grand tas et les brûlèrent. La mère d’Aggie les supplia de ne pas détruire les livres : elle leur dit de les emporter s’ils le voulaient mais de ne pas les brûler car les livres étaient la chose la plus importante au monde, qu’il fallait les conserver, qu’ils étaient la connaissance et le pouvoir. Mais ils continuèrent à les détruire. Ils prirent tout le charbon et l’huile servant à allumer les lampes, toutes les provisions. Ils ne firent aucun  mal à la famille.

L’intendant dit au peuple qu’il avait besoin de deux chevaux. Comme c’était un employé, ils ne lui en voulaient pas, et ces chevaux furent utilisés pour conduire la famille dans une petite ville, près du chemin de fer. Avant qu’elle ne parte, quelques émeutiers revinrent et regrettèrent ce qu’ils avaient fait. Ils dirent : «  Nous avons fait une mauvaise chose, surtout avec les livres. Vous avez toujours été bons pour nous, nous regrettons ce que nous avons fait ». (En 1919 Sophie Gorboff relatera la destruction de Petrovskoe dans « Un « pogrome » dans la Russie centrale). 

Aggie, ses parents et sa sœur aînée s’installèrent dans la maison d’un oncle. Ils avaient emporté des bijoux et en vendirent quelques uns pour avoir assez d’argent pour vivre. Puis, assis sur leurs valises, ils voyagèrent en voitures fermées jusqu’au sud de la Russie. Ce voyage durait habituellement 16 heures mais il leur fallut quatre jours pour arriver à destination. Le sud était occupé par les Allemands.

Soudain, en 1918, les Allemands disparurent : la Première Guerre mondiale était terminée. Mais la révolution continuait. Les Russes blancs continuaient de se battre, mais les bolcheviks  l’emportaient  et  tout le monde se retrouva à Yalta, en Crimée. Le navire britannique Grafton prit les réfugiés et les transporta à Novorossiisk. D’autres furent transportés à Malte. Les gens se battaient pour monter à bord. Le grand-duc Nicolas, un des rares survivants de la famille impériale, devait monter sur un de ces navires. Il vit la panique et refusa de partir tant que ceux qui voulaient monter n’étaient pas à bord. Quand tous les réfugiés arrivèrent à Novorossisk, cinq mille personnes furent hébergées à l’hôtel de ville. A cette époque, le père d’Aggie était très malade et souffrait beaucoup. Il n’y avait que deux toilettes dans le bâtiment, une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Les gens devaient faire la queue pendant des heures pour y accéder. Un jour, il vint se placer parmi les femmes et leur dit : «  Si je demande aux hommes de me laisser passer, ils vont croire que j’essaye de tricher. Vous imaginez ce qu’il m’en coûte de m’adresser à vous, les femmes, mais je suis très malade. Aurez-vous pitié de moi et me laisserez-vous passer ? » Elles le firent, évidemment.

La foule de l’hôtel de ville était nourrie avec des soupes. Ils y restèrent six jours avant de trouver une petite maison à la campagne. Un oncle d’Angleterre leur avait envoyé un peu d’argent. Un autre oncle et sa famille vivaient avec eux ; quand ils voyaient des amis errer sans abri dans la ville, ils leurs disaient de venir habiter chez eux. Aggie disait qu’elle pouvait supporter la mauvaise nourriture et le reste, mais que ce grand nombre de personnes réunies dans une petite maison la rendait nerveuse car il n’y avait strictement aucune intimité. Elle m’a dit « J’étais une jeune fille et à cet âge, j’aurais du me sentir heureuse et sans soucis. Mais ce que je voulais surtout, c’était d’être seule, fut-ce pour peu de temps. J’avais l’habitude de rester assise, les yeux fermés, et de penser « Peut-être que maintenant, je suis seule !  Peut-être qu’en ouvrant les yeux, je serai seule ! ».

Le choléra se répandait dans la ville et ils devaient partir, n’importe où. Les navires de guerre britanniques apportaient des provisions, des médicaments, des vêtements et la Croix-Rouge des Etats-Unis envoya de la farine. Une boulangerie fut créée pour fournir du pain.

La Crimée fut libérée par les Russes blancs et la famille revint à Yalta où elle trouva une maison. Ce fut un hiver terrible, ces maisons n’étaient pas adaptées au froid et il fit vraiment très froid ; il n’y avait que peu de mazout. L’argent manquait. Les Gorboff en avaient un peu mais dans les magasins, on ne leur rendait pas la monnaie mais des bons en papier que les autres magasins n’acceptaient  pas volontiers. Des parents leur envoyèrent des vêtements d’Angleterre, mais ils furent volés et ils ne les reçurent jamais.

Les bolcheviks revinrent à la charge ; les Russes blancs dirent aux réfugiés qu’ils feraient mieux de partir et la famille embarqua sur un transporteur de fret. Il y avait 500 réfugiés à bord. Ils devaient dormir dans la cale. Aucune sorte de lit. Un des hommes avait  trouvé un  sommier, pas un matelas, seulement un sommier. Aggie l’échangea contre sa valise. Elle enroula ses vêtements dans une chemise, étala les autres vêtements sur le sommier et ses parents dormirent dessus. Son père était toujours malade. Sa sœur Catherine ne partit pas avec eux, elle choisit de rester en Russie pour chercher son mari. Elle apprit plus tard qu’il avait été tué. Elle n’a quitté le pays que sept ans plus tard et vit aujourd’hui en France.

Le voyage jusqu’à Constantinople, qui ne prend habituellement que 36 heures, dura une semaine, entièrement passée dans la cale. Beaucoup de gens étaient malades à bord, comme cela arrive toujours dans de telles conditions de misère et de surpeuplement. Quand ils arrivèrent, ils furent emmenés dans un endroit où leurs vêtements furent passés à l’étuve. Ils prirent tous des bains, furent désinfectés et on leur donna de la nourriture chaude. Quand leurs vêtements leurs furent rendus, ils étaient propres mais informes et rétrécis par la vapeur. A l’hôtel où ils allèrent, les gens dormaient à terre, dans le hall, les salons…Le consulat de Constantinople dépendait encore de l’ancien régime et ils eurent la chance d’entrer en contact avec un oncle d’Angleterre qui leur envoya encore de l’argent. Ils prirent une chambre pour trois et, par des amis, parvinrent à faire admettre le père d’Aggie dans un hôpital français. Il était à bout de forces et toujours très malade. Trois mois plus tard, ils prirent un bateau pour Athènes. Ils vécurent à trois dans une même pièce, mais c’était propre et calme et ils avaient retrouvé des amis. Au bout de quatre semaines, ils arrivèrent à Marseille, puis à Paris. L’oncle d’Angleterre continuait de leur envoyer de l’argent. A Paris, ils vécurent avec une tante. Les parents et la sœur d’Aggie allèrent en Allemagne et, en 1920, Aggie partit pour les Etats-Unis pour épouser votre grand-père. Voilà la saga dont je me souviens, telle qu’elle m’a été racontée par votre grand-mère » ( Harriot Howze Jones).

                                                                                 Marina Gorboff, Paris, 2015

Pour citer ce billet : Gorboff Marina, Les écrits de la famille Gorboff : avant et après l’exil, https://gorboffmemoires.wordpress.com/2015/01/30/les-ecrits-de-la-famille-gorboff-avant-et-apres-lexil/

contact: gorboff.marina@gmail.com

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