Histoire d’une émigrée, la seconde génération

       hongrie journal

Alors que la première génération d’émigrés est longtemps restée « assise sur ses valises » dans l’espoir d’un prompt retour en Russie, la seconde génération a vécu « entre deux chaises », partagée entre la fidélité au passé de ses parents et sa progressive insertion dans la société française.

Elle fut longtemps oubliée des historiens : le choc de l’exil, la misère des premières années passées en terre étrangère ainsi que les nombreux talents et les personnages hauts en couleur des émigrés de la première heure retenaient à juste titre leur attention.

Le cercle de cette seconde génération, la première à être née en France, se rétrécit. J’ai pensé que le parcours quelque peu chaotique de ma vie pourrait – alors qu’il en est encore temps – inciter chercheurs et curieux à se pencher sur les interrogations et les doutes d’une génération charnière.

Nous étions en 1948 et je devais avoir onze ans lorsque mes parents m’ont emmenée voir La dernière étape film polonais réalisé à Auschwitz par une survivante du camp. Quel était le nom de cette salle de la banlieue parisienne : Excelsior, Palace ? A cette époque, il fallait réserver ses places à l’avance et le plaisir de l’attente précédait le film. Je me souviens également de M.Vincent avec Pierre Fresnay dans le rôle du saint, d’Eric von Stroheim dans la Grande Illusion ainsi que de Shirley Temple évoluant dans un monde éblouissant de lumière et de facilité.

Je ne saurais jamais ce qui a pu inciter des adultes aimants et responsables à montrer la reconstitution d’un camp de concentration à un enfant : ont-ils sous-estimé la puissance des images, pensé que j’étais en âge d’affronter la souffrance et la cruauté des hommes, les très brèves  actualités  cinématographiques étant insuffisantes sur ce point ? Quoi qu’il en soit, le choc fut grand, et la vision de femmes s’effondrant dans la neige demeure gravée dans mon esprit. La leçon fut cependant profitable car ce film reflétant l’idéologie communiste de l’après-guerre, dans lequel chrétiens et juifs subissent le même sort (l’extermination des Juifs n’est jamais évoquée alors que tous les camps de la mort se trouvaient en Pologne) fut, paradoxalement, à l’origine des deux lignes de force qui ont marqué ma vie. L’anticommunisme, hérité de mes parents et jamais affaibli au cours des années, ainsi que le très vif intérêt porté au peuple juif dont l’identité préservée au long d’un exil millénaire me paraissait, et me paraît encore, digne d’admiration. Enfant d’émigrés, j’ai associé « notre » malheur à celui de ce peuple et compris très vite que la judéité ou l’identité nationale ne se limitaient pas à la pratique religieuse, quelle que soit la force de son emprise sur les esprits.

Nous n’étions pas juifs mais des Russes émigrés, des « Russes blancs » comme on disait alors. Notre vie et celle de nos amis russes – car nous ne connaissions aucun Français – était placée sous le signe de la pauvreté, de l’anti-soviétisme et de l’aliénation. Il y avait nous et il y avait les autres, mais il y avait surtout, nous encerclant, un vaste no man’s land infranchissable que ni les Français, ni nous-mêmes, ne tentions d’abolir, celui du malheur et de l’émigration.

« Moi, d’un côté ; en face, les Autres. Voilà le roman dans lequel j’ai passé la plus grande part de ma vie » écrit Alain Finkielkraut dans Le juif imaginaire.

Le premier cercle, le plus visible, de cet enfermement, était la pauvreté : comme tous les émigrés que nous côtoyions, nous étions pauvres. Dans l’unique pièce qui constituait notre logement, je dormais derrière un vieux piano ; nous nous lavions à l’eau froide dans l’évier de la cuisine et les toilettes étaient dans la cour. Rien que de très banal, en somme, dans cette France de l’après-guerre tellement proche du moyen-âge. De temps à autre, par le bon soin de la Croix-Rouge, des colis arrivaient d’Amérique, emplis de vêtements parfois superbes, immettables ; j’accédais à un monde irréel dont la splendeur étonnait parfois mes amies d’école auxquelles je taisais la provenance de ces trésors. Jour et nuit, maman faisait du crochet pour Anny Blatt, maison de couture en vogue, avant de porter de la soupe chaude à Madame Goetz, notre propriétaire alsacienne habitant le même immeuble ; papa travaillait dans la petite fabrique métallurgique d’un ami russe en cherchant un meilleur emploi. Je m’empresse d’ajouter que nous étions heureux, que des amis s’entassaient parfois dans notre cuisine et que, tous les dimanches, j’allais avec mon père au marché de Puteaux où il m’achetait un livre de la Bibliothèque Verte. J’avais quelques amis russes mais à défaut de camarades français, le général Dourakine, D’Artagnan, Jim Hopkins et les héros de Jules Verne étaient mes amis.

Faut-il le dire ? Nous ne parlions que le russe à la maison et jusqu’ à la mort de ma mère (j’avais alors dépassé la soixantaine) il eût été impensable que je m’adresse à elle en français. Il y avait la langue familiale, intime, matricielle, et l’autre, réservée aux autres, justement. Le soir, papa me lisait Tchoukovsky, les aventures des Mourzilki, Tolstoï et Gogol dans le texte – j’adorais les Veillées du hameau.  La Russie perdue était peuplée de paysans que le diable attrapait par la queue, c’était un pays où l’on tutoyait le tsar comme on tutoie Dieu dans les prières orthodoxes, avec de grandes maisons emplies d’enfants et de niania faisant partie de la famille, un pays où la neige crissait sous les pieds lorsqu’on partait à l’aube chasser le lièvre, un pays de grandes forêts et de loups, avec des rivières pour se baigner l’été… A la différence de notre vie en France, tout était simple, chaleureux, fraternel. Je détestais les communistes qui nous avaient privés de cette félicité et, à huit ans, échafaudais de subtiles stratégies pour me faire engager comme cuisinière auprès de Staline afin de l’empoisonner.

L’exil intérieur de mes parents était le mien. Enfant unique et solitaire, je vivais un roman sans cesse réécrit en fonction des événements qui parvenaient jusqu’à moi. Il domina longtemps mon imaginaire, c’est-à-dire ma vie et les actes souvent irrationnels de ma vie.

Autour de nous ces étrangers, les Français…tellement froids, méfiants, ne sachant rien de la Russie : « Est-ce vrai que chez vous, il y a des ours dans les rues ? ». Quand, avec mon pot au lait en aluminium, j’allais chercher du lait chez la crémière : « Combien je te mets,  ma poulette ? » disait-elle en plongeant sa louche dans le bac rempli de liquide blanc, le « poulette » – associé dans mon esprit au terme péjoratif de « poule » en usage après guerre – me faisait chaque fois frémir tant le propos était vulgaire ; papa racontait comment, invité dans une famille française, on lui avait solennellement offert un grand verre de vodka tiède à la fin du repas et maman parlait de cette femme qui, à la signature de l’armistice, s’était exclamée : « Tant mieux ! Ils ne vont pas venir piller nos armoires et prendre nos draps ». Toujours négatives, les anecdotes de ce type étaient fréquentes et pouvaient se résumer en deux phrases « Ah, ces Français ! » et « N’oublie pas que tu es russe », c’est-à-dire différente, meilleure, frappée du sceau d’un exil injuste, déclassée, vivant selon des codes incompréhensibles à ces mêmes Français. Et si d’autres émigrations – italienne, polonaise, pour ne citer que celles qui nous avaient précédé – partageaient notre perception critique et souvent hostile des Français, je suis étonnée de constater que ni ces émigrés, ni nous-mêmes, n’avons cherché à établir de passerelles entre nos communautés afin de rompre un enfermement qu’au fond de soi-même, chacun chérissait. Tel Monsieur Jourdain faisant de la prose, un repli communautaire naturel et unanimement accepté que personne ne songeait à condamner, réchauffait les hommes et les aliénait davantage que le malheur commun.

Encore enfant, je constatais avec étonnement qu’à l’exception de rares individus – le « bon Juif » des antisémites -, les émigrés russes élevés dans l’amour de la culture occidentale détestaient généralement l’Occident, responsable de leur malheur. La faute des autres, toujours. Ils ne cessaient de déverser leurs griefs, supposés ou réels : traîtrise, indifférence, cupidité, abandon… Le mépris et parfois la haine dont les Russes faisaient preuve à l’égard de la France me troublaient : en dépit de certains actes politiques dont je ne mesurais pas la portée, je sentais confusément que l’on ne pouvait médire ainsi d’un pays qui, bien ou mal, vous avait accueilli. Fort heureusement, ayant compris très tôt que l’exil serait définitif, papa avait opté pour la nationalité française dès 1930 ce qui, pensait-il, le mettrait à l’abri des tracasseries policières. Mobilisé, il était revenu à la maison sans avoir tiré un coup de feu, avait échappé au STO (je me souviens de lui, haletant, après une rafle). Modestes malheurs, en rien comparables à tant de vies décimées ! Le temps des récits sur la déportation de certains étrangers indésirables, même naturalisés, dans des camps d’internement français, puis allemands – Russes blancs soupçonnés de collusion avec l’Allemagne lors du pacte germano-soviétique, Juifs ayant combattu aux côtés des Français lors de la Première Guerre mondiale et pourtant arrêtés en tant que tels -, n’était pas encore venu. A l’exception de La Lie de la terre  d’Arthur Koestler, paru en 1947 sans rencontrer la faveur des intellectuels ni celle du public, l’existence de ces lieux de détention français demeurait peu connue.

 On savait également peu de choses des camps d’extermination de Juifs en Allemagne et en  Pologne : les rescapés  étaient incapables d’exprimer une souffrance que personne, pas même leurs proches, ne souhaitait réellement entendre, c’est-à-dire partager ; les survivants du Goulag connaîtront le même sort. L’antisémitisme dont, à l’exception de quelques peuples du Moyen-Orient, les Russes ont été et demeurent les champions, n’épargnait pas une certaine catégorie d’émigrés : avec une gourmandise malsaine, ils énuméraient le nom de révolutionnaires juifs – Bronstein devenu Trotski, Radomylskyi, Zinoviev, etc. – prouvant, s’il le fallait encore, la traîtrise et la dissimulation de ce peuple. Je n’ai jamais entendu mon père tenir de propos antisémites mais maman, fille de prêtre orthodoxe ayant grandi dans la tristement célèbre ville de Kichinev, détestait les Juifs –   jydy  disait-elle, ce dont j’ai toujours eu honte, même enfant ; je suis devenue philosémite par réaction. « Ils ont détruit la Russie », disait-elle encore, leit-motif de nombreuses émigrations, notamment de l’émigration russe. Et en dépit du nombre important d’intellectuels juifs, souvent convertis depuis des générations, qui jouaient un rôle important dans le monde des lettres et du journalisme (de nombreuses revues en langue russe servaient de tribune à différentes factions politiques), il n’y avait  que peu de Juifs dans le cercle restreint des amis de mes parents et, a fortiori, aucun « vrai » Juif, c’est-à-dire de Russe faisant ouvertement état de sa judéité ; la formule Don’t ask, don’t tell  n’était pas encore parvenue en Europe et n’eut pas été de mise, tant ces juifs-là étaient rares… Il fallut attendre 1948 et le retour massif des Juifs en Israël pour que le pudique « d’origine russe » accolé en Occident aux artistes juifs nés en Russie disparaisse enfin : à leurs propres yeux comme à ceux du monde, Chagall, Mandelstam, Heifetz et tant d’autres redevinrent alors les Juifs qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, quel que fut leur degré d’assimilation.

Incontestablement, l’après-guerre fut pour les émigrés russes un tournant, l’heure du choix : fallait-il croire aux promesses de Staline et rentrer en URSS afin d’aider à sa reconstruction ? Mourir en Russie ou demeurer en terre étrangère ? Abandonner tout espoir, se résigner à un exil définitif, les jeux étant faits et la Russie, perdue à jamais ? Les succès de l’Armée rouge, dont les victoires effaçaient la honte du pacte germano-soviétique et la xénophobie dont les Russes furent l’objet au début de la guerre, confortèrent un patriotisme trop longtemps refoulé, accroissant, s’il le fallait encore, leur animosité envers un pays si aisément vaincu.

L’anticommunisme était l’unique credo de mes parents et, s’ils se réjouissaient des victoires de l’URSS, ils ne se sont jamais trompés sur la nature du régime soviétique. Les lettres codées de ceux qui étaient « rentrés » en URSS à la fin de la guerre les confortaient dans ce sentiment : familles séparées, Goulag, internement, relégation dans des villages perdus, enfants de onze ans placés dans des internats staliniens…A la même époque, les terribles récits des premiers témoins venus de « là-bas » – anciens soldats de l’armée rouge, déserteurs ou prisonniers de guerre, soldats de l’armée russe de libération du général Vlassoff ayant combattu aux côtés des Allemands et les « Personnes Déplacées » (les DP) jetées en France par les hasards de la guerre -, recoupaient ces informations. Sous la pression de l’Union soviétique triomphante, ces malheureux furent renvoyés contre leur gré dans leur patrie, c’est-à-dire vers les camps et une mort assurée. La faiblesse et la conduite inhumaine des Occidentaux à leur égard  étaient unanimement condamnés.

  8712155117817 C’était aller à contre-courant. L’URSS avait sauvé le monde : glorifié, déifié, Staline était devenu le « petit père des peuples ». La défection de Kravtchenko (1943) suivie de la parution de son livre et d’un procès truqué fut abondamment commentée par la presse française et le PCF, alors au sommet de sa popularité. Amers, mes parents dénonçaient les films de propagande soviétique où des jeunes gens radieux conduisaient de gigantesques moissonneuses – batteuses (souvent made in USA mais nul ne le savait encore) destinés à effacer aux yeux crédules de l’Occident (mais pas du peuple russe qui, mieux que quiconque, connaissait l’état de son agriculture) les impressionnants rendements de l’agriculture américaine. Ils refusaient d’assister au spectacle des chœurs de l’Armée rouge, coqueluche du peuple et des intellectuels français qui, chantant Kalinka avec une éblouissante virtuosité, étouffaient sous les applaudissements les larmes de leur peuple et celles des pays annexés. « Vous détestez les Soviétiques parce qu’ils ont pris vos biens » ou « Vous faites de l’anticommunisme primaire », combien de fois ont-ils entendu ces phrases ! Les Français refusaient de voir la terreur stalinienne et nombreux furent les émigrés russes qui choisirent alors de se taire, cessant de la dénoncer sous peine de se faire traiter de « fascistes », c’est-à-dire de crypto-nazis. Il ne manquait que cela !

                     Jamais départ, arrachement, rupture, immersion dans un monde inconnu et hostile, découverte de la pauvreté et parfois de la misère, solitude, exil, furent aussi douloureux :  l’exceptionnelle longévité de la dictature soviétique (soixante-quinze ans, trois générations) posa une empreinte indélébile sur les esprits, tant dans l’émigration qu’en Russie. Chérissant le passé idéalisé de leurs jeunes années, les émigrés s’employèrent à transmettre à leurs enfants le lien vital, quasiment sacré, qui les rattachait à leur pays d’origine. La transmission de ce patrimoine fut l’ossature de leur vie, tout manquement étant assimilé à une trahison.

 Cette trahison, je l’assumais très tôt : secrètement, la fillette que j’étais alors rêva d’être « comme les autres », comme ces Français tant critiqués, et n’y parvint jamais. Mal posé, le problème n’avait pas de solution. A cette époque, l’éloge de la « différence » n’était pas à la mode, c’était un mot inconnu, pire, une critique, presque une injure (associé à la résurgence des droits de l’homme, le démagogique et revendicatif « droit à…» n’apparaîtra qu’en mai 68). Je ne pus trouver mes marques parmi les élèves du lycée de Saint-Cloud, banlieue huppée de la région parisienne où, du 152, rue Gambetta, à Suresnes, je me rendais tous les jours en train. L’immeuble en briques des années trente a aujourd’hui disparu mais pas ma douleur lorsque je pense à ces années ; incapable de me faire accepter par la communauté française, je vécus avec ce pesant secret et un sentiment de rejet. Ma vie commençait par un échec ; en pleine confusion de sentiments, je ne savais plus qui j’étais. De là, peut-être, l’amour des  monstres  qui ne m’a jamais quitté. Comme eux, j’étais un mélange de trahison et de loyauté, un assemblage hybride d’éléments disparates et mal rapportés.

Ma volonté d’intégration était d’autant plus difficile à assouvir que le miroir déformant des « autres» me renvoyait une fausse image de moi-même : j’étais Russe comme Staline et les vainqueurs de la guerre, Russe comme cette armée rouge triomphante…Et lorsque je tentais d’expliquer que l’URSS, ce n’était pas la Russie, que mes parents avaient fui un pays où régnait la terreur, l’incompréhension de mes camarades était totale ; au mieux, c’était l’indifférence ou une vague compassion. Trop compliquée, inclassable, nettement « à part », trop russe, j’étais une enfant d’émigrés pauvre, mal habillée (le port obligatoire de la blouse était faussement nivellateur), qui refusait les invitations de rares amies françaises sachant que, faute de logement décent, elle ne pourrait jamais les inviter à son tour. Alors que certains enfants d’émigrés devenaient les meilleurs élèves de leur classe – pourquoi eux et pas moi ? –  je fus une élève médiocre. Sensibles à mon désarroi, des professeurs proposèrent de me donner, gratuitement, des leçons qui ne me furent d’aucun secours. Les enseignants français avaient du cœur.

En 1951, notre vie changea, en meilleur comme en pire. J’avais quinze ans lorsque maman trouva, à Cormeilles-en-Parisis, un emploi de surveillante générale dans la maison de retraite créée par le comité Zemgor pour les émigrés russes, financée par l’Etat français. Papa, un travail plus conforme à ses compétences. Nous eûmes enfin un logement décent, de vraies chambres et, luxe suprême, accès à une salle de bain ; nous achetâmes même une vieille traction avant noire, celle des gangsters, qui nous conduisit en Espagne et en Italie. Les Trente Glorieuses commençaient. La partie était cependant loin d’être gagnée car, si je me fis des amies au lycée Racine, à Paris, et bus quelques milk-shakes au drugstore de la gare Saint-Lazare (l’Amérique était à la mode), je vivais à la maison dans un état de siège permanent : jeune et fraîche, j’étais la fille de la directrice, la proie idéale d’une centaine de pensionnaires qui, tous, voulaient me manifester leur sympathie. Je ne pouvais sortir de l’appartement sans que l’on m’offrit des bonbons, que l’on veuille à tout prix me raconter des souvenirs d’enfance, me pose des questions stupides (« Est-ce que tu crois au Bon Dieu ? », « Qui préfères-tu, ton papa ou ta maman ? Moi, je préférais ma maman… ») ou que l’on me fasse l’apologie de mes parents, tellement remarquables…Certaines vieilles dames exaltées m’envoyèrent des lettres de plusieurs pages que, Dieu merci, je ne pus  déchiffrer. Maman, qui prenait son travail très à cœur, ne parvint jamais à séparer sa vie professionnelle de sa vie privée : le soir, pensionnaires et personnel frappaient à notre porte pour lui demander de mettre fin aux querelles opposant Natalia Nikolaevna à Barbara Ivanovna, signaler les méfaits du cuisinier, un décès. Réfugiée avec papa à la cuisine, je regardais avec lui l’agitation de ce monde et lorsque, à vrai dire rarement, il évoquait la Russie, je l’écoutais d’une oreille distraite : c’était du passé, un passé que j’avais l’impression de connaître par cœur et qui n’était pas le mien. Comme j’aimerais lui poser des questions aujourd’hui !

Cette dose massive d’émigration mit fin à mon amour de la Russie. Plongée au cœur de ce chaudron caricatural et brûlant, je pratiquais l’art de la fuite et commençais à détester tout ce qui, de près ou de loin, était russe et communautaire. Sans le savoir, j’adoptais la Jüdische Selbsthass  (expression créée en 1930 par le juif allemand Theodor Lessing pour décrire la haine de son peuple, de sa religion et de sa culture), mais en mon for intérieur, imperceptible, le monstre – la culpabilité – croissait. Je refusais de faire partie des associations de jeunes émigrés qui, mues de sentiments patriotiques, organisaient des réunions dominicales dans les paroisses et des camps d’été au-dessus desquels flottait le drapeau russe blanc, bleu, rouge, que j’appelais pourtant de mes vœux…Désormais, il y aurait moi, seule, face aux autres, c’est-à-dire « contre » les autres. Je haïssais également toute forme de collectivité, dont celle qui détournait de moi l’amour de ma mère  « Elle est parfaite avec tout le monde sauf avec moi… ». Plus on l’encensait, plus je lui en voulais : cela rejaillit sur nos relations. Heureusement, papa comprit à quel point cette vie était déstabilisante. Je passais le bac et, avec l’accord de maman, il m’installa dans une chambre de bonne à Paris, avec retour les week-ends à la maison. J’avais dix-neuf ans. La chose était rare à l’époque et mérite d’être soulignée.

Enfin débarrassée, me semblait-il, de la Russie, je partis à la conquête des Français, garçons et filles de mon âge. J’étais comme eux, ensemble nous séchions les cours, allions trois fois par jour au cinéma (c’était la Nouvelle Vague), parlions d’avenir, de ce que nous ne deviendrions jamais… J’étais sortie du ghetto ; je lisais gravement  Le Monde  dans les cafés et, pour la première fois de ma vie, me sentais libre, presque normale. En 1956, l’insurrection de Budapest et sa répression sanglante réunit Français et émigrés à la gare d’Orsay afin de trier nourriture et vêtements. Je me fis des amis. J’eus aussi des amoureux, un Français qui m’amena dans l’appartement de ses parents, un vaste neuf pièces rue Pigalle où je pénétrais, émue de tant d’espace et de bourgeoisie. Un Algérien, avec lequel je traversais Paris la nuit à l’époque du couvre-feu et de l’OAS ; sans que je m’en rende compte, il me fit côtoyer des membres du FLN…Un charmant et érudit sexagénaire turc me fit boire mon premier whisky et, je m’en souviens encore, me dédia – en tout bien, tout honneur – un fort mauvais poème « Archange aux yeux si doux ». Il était marié et le couple m’emmenait en week-end  dans sa maison de Normandie. J’accédais à ce rêve inaccessible de tant d’enfants d’émigrés, cette « campagne » de familles établies dans un pays depuis des générations, modeste ou magnifique substitut de la patrie perdue.

De temps à autre, certaines phrases résonnaient à mon oreille « Elle a lu trop de romans russes », « C’est le charme slave » ou « Vous êtes tellement russe, Marina », que je mettais sur le compte  d’un exotisme facile et de la fascination des Occidentaux pour les âmes tourmentées de Dostoïevski, en rien comparables à la mienne. « L’antisémite fait le Juif », dit Sartre : toute référence à une quelconque « âme slave » m’était insupportable, et ce cliché mille fois rebattu déconsidérait celui qui l’énonçait (je ne crois pas avoir beaucoup changé sur ce point). J’étais cependant blessée lorsque certains me qualifiaient de  « Française ». C’était faux, je le savais, car, pour de nombreuses raisons, notamment le rapport des Français à l’argent (des parents « prêtant », « sans intérêts », de l’argent à leurs enfants afin qu’ils puissent financer leurs études, l’obligation implicite de « rendre » tout service ou, pire encore, toute consommation – un verre rendu pour un verre offert et personne ne doit rien à personne, obligation qui devint plus tard une règle stricte mais que, Dieu merci, nous ne pratiquions jamais car alors nous étions jeunes et celui qui était riche invitait ses amis ; je dus attendre l’âge d’homme pour m’apercevoir que, lorsqu’ils vous avaient accepté, les Français savaient être généreux), je comprenais parfaitement que je ne parviendrai jamais à passer de « l’autre côté ». A cette époque de ma vie, cela n’avait pas d’importance ; je faisais mon éducation sentimentale et intellectuelle, les ardeurs de la jeunesse avaient relégué aux oubliettes la fillette mal dans sa peau du lycée de Saint-Cloud. Russe exotique aux yeux des Français, Russe pas assez russe et trop « française » aux yeux des émigrés, j’aimais choquer en me qualifiant de « bâtarde », m’accommodant plus ou moins bien de cette ambivalence selon mes interlocuteurs et mon état d’esprit.

En août 1961, dix ans à peine après la mort de Staline et alors même que l’édification du mur de Berlin était en cours, l’habile Khrouchtchev entrouvrit une fenêtre sur l’Occident en autorisant la tenue d’une exposition française à Moscou. Pour la première fois depuis la révolution bolchévique, livres, œuvres d’art, réalisations techniques, vins, fromages… mais surtout hommes et femmes d’un pays capitaliste pourraient parler aux Soviétiques, montrer au peuple russe nourri de propagande qu’en dehors du communisme, il y avait une vie. On cherchait des interprètes, de nombreux enfants d’émigrés furent engagés. La «seconde génération » allait enfin fouler le sol de ses ancêtres. Pour tous, ce premier contact était un événement.

Emue, je partis pour Moscou. Pour oser une comparaison, je dirais qu’à l’exception de quelques moments de grâce devant des paysages ou des églises, ce séjour de trois mois en URSS fut, à mon niveau, un remake du voyage du marquis de Custine : je trouvais Moscou énorme et laide, la vie quotidienne, très difficile, les gens, mal dégrossis. Et, à tort ou à raison, l’œil du KGB partout. Ce monde m’était étranger, comme je l’étais également aux Russes qui voyaient en moi une Occidentale suspecte, un de ces émigrés dont ils savaient peu de choses si ce n’est qu’ils avaient été – étaient encore ? – des ennemis. De temps à autre, comme pour souligner à quel point les agents capitalistes formaient bien leurs espions, ils s’extasient hypocritement de me voir parler leur langue. Cela m’étonnait également car, ô merveille, en dépit de nombreux mots et sigles de la vie quotidienne soviétique qui m’échappaient, je comprenais le russe, étais entendue. Je pris conscience de la langue démodée de l’émigration, de ses nombreux gallicismes et ce voyage fut l’occasion d’une remise à jour. Pour achever ma déception, les contacts avec les Russes étaient loin d’être faciles : dans la rue, l’œil averti des Soviétiques reconnaissait immédiatement une manière d’être et une façon de parler occidentales, des habits étrangers ; sur le stand de l’exposition, ils ne posaient que des questions banales ou délibérément provocatrices. On les comprend : après avoir longtemps interdit tout contact avec les étrangers, le pouvoir autorisait soudain leur afflux massif. Cette apparente liberté était suspecte, ils se méfiaient.

Vint le moment où je retrouvais les amis de ma famille rentrés en URSS à la fin de la guerre. Ils m’accueillirent avec chaleur, voulurent tout connaître de notre vie, de celle de nos amis communs, entendre parler des dernières pièces de théâtre, des films. J’aimais leurs appartements encombrés de livres, souvent français (acquis au prix de mille ruses, chaque ouvrage avait été lu, relu, prêté, c’était une victoire sur l’acculturation et la grisaille soviétique), j’aimais les meubles sans âge, les photographies soigneusement encadrées de leur vie en France, la cuisine dont la table disparaissait sous les zakouski (ce mot ne faisait plus partie de l’exotisme français), m’étonnais de l’absence d’aménagement de leurs appartements aux énormes prises électriques posées au milieu d’un mur, découvrais l’art et la manière de laver la vaisselle à l’eau froide avec du savon, des réfrigérateurs emplis de pelmeni congelés et de médicaments étrangers, tous périmés mais qui, on ne savait jamais, pourraient servir un jour…L’exil avait une odeur, je la reconnaissais, c’était celle de ma vie transportée en URSS. Et si, au cours de séjours ultérieurs, il m’est arrivé de connaître d’autres intellectuels moscovites et des appartements semblables, il manquait toujours quelque chose d’indéfinissable pour que je me sente enfin chez moi, un passé commun, peut-être, ainsi que l’empreinte secrète, indélébile et reconnaissable entre toutes d’une double appartenance à laquelle aucun enfant d’exilé ne peut échapper.

En compagnie de mes anciens camarades de jeux qui, après maintes douloureuses péripéties, s’étaient plus ou moins bien adaptés à la vie soviétique dont ils avaient appris les codes, je rencontrais d’autres jeunes gens de mon âge. Ils avaient tout lu, connaissaient la culture occidentale mieux que moi-même, qui avais toute chose à portée de main ; je découvris un autre Moscou, celui des quartiers populaires, des petites impasses aujourd’hui disparues et des portiers fureteurs, l’insupportable démangeaison des punaises (premiers contacts), l’omniprésence de l’alcool, drogue anesthésiante et ciment des rapports humains, ainsi qu’une liberté de mœurs étonnante pour la petite occidentale que j’étais, sans oublier les téléphones sous écoute et l’aiguillon de la peur qui rendait toute chose excitante, surtout pour moi qui ne l’avais jamais connue… « Nous avons tous deux vies, la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard… » écrit Pessoa : depuis l’enfance, je portais en moi une Russie imaginaire, rêvée. Elle s’incarnait enfin sous le signe du « sentiment tragique de la vie », inséparable compagnon de la peur – aujourd’hui si étrangement effacée de la mémoire des ex-citoyens de l’URSS – dont la présence pesait sur toutes les couches de la société et que, Dieu merci (mais je ne savais pas alors à quel point c’était précieux), l’Occident m’épargnait. Une chose, pourtant, demeurait : la Russie que j’aimais était liée à un exil, intérieur.

  « Tu peux remercier tes parents de ne pas t’avoir ramenée ici », me dit un ami. Je le pouvais, en effet. Papa venait de mourir, le mur de Berlin parachevait l’enfermement d’une moitié de l’Europe et je savais désormais avec certitude que les Russes d’Union soviétique n’étaient ni mon peuple, ni mes frères, que je serai toujours et partout une émigrée. Ayant perdu à la fois l’illusion de la terre promise et mon cœur, je rentrais à Paris désespérée et basculais vers ce que j’avais rejeté avec force : puisque je n’étais décidément ni russe, ni soviétique, ni française, il fallait cesser de fuir et me tourner vers mes véritables racines, cette émigration dont j’étais issue.

Mon mariage avec un Russe dont, comme les miens, les parents avaient émigré dans les années vingt, me plongea dans le microcosme fusionnel des amis de mon mari ; je n’en avais aucun. Maison, rocking-chair, chien, voiture… en mettant des enfants au monde, les émigrés de la seconde génération recherchaient une vie « normale », celle que leurs parents n’avaient pas connue, ainsi que le bien-être matériel. Ce ne furent plus de vieux Russes mais de jeunes couples, russes, évidemment, qui, avec enfants en bas âge, arrivaient sans prévenir à l’heure du déjeuner ; église tous les dimanches (j’avais toujours été libre sur ce point), soirées tziganes, blinis, Boulat Okoudjava ou Vissotsky sur le tourne-disque et western le soir à la télévision…Comme la grande majorité des couples issus de l’émigration, nous parlions français entre nous mais, d’un commun accord, russe avec les enfants : la langue maternelle était celle de l’affectif. Ils ne connaissaient pas un mot de français en partant à l’école mais, en quelques mois, ce fut terminé : nous avions beau nous obstiner, le russe se faisait peau de chagrin. Quelque « va te laver les dents » ou « embrasse-moi » ne font pas une langue. Réservé aux grands-parents, l’usage du russe devint de plus en plus rudimentaire, déclina rapidement et nous cessâmes de l’imposer aux enfants puisque nous ne le faisions pas nous-mêmes. Un jour, s’ils le voulaient, ils apprendraient…

Jusqu’à quand demeure-t-on, ou plutôt, se sent-on, un émigré ? L’est-on encore sans langue ni religion ? Peut-on cesser de l’être ? Entre ségrégation, intégration et assimilation, il faut choisir. L’intégration passe par maîtrise de la langue étrangère, celle des premières dissertations (« Qui préférez-vous, Racine ou Corneille ? »), la vie professionnelle, des amis non-Russes et surtout par la mixité des couples. Déjà, certains enfants de la seconde génération épousaient des Français  qui s’intégraient facilement à leur mode de vie et rien ne semblait changer…sentiment d’autant plus trompeur que personne, pas même nos maîtres en exil, les Juifs (qui, à la différence des Russes, pouvaient depuis 1948 mettre terme à leur exil alors qu’un retour en URSS eût mis notre vie danger), ne résiste à la puissance culturelle du pays d’accueil : ni la tradition, ni le poids du judaïsme n’ont pu éviter qu’entre 1966 et 1975, 42% des mariages juifs contractés en France aient été mixtes. Le pourcentage de mariages exogames russes m’est inconnu mais il fut probablement égal ou supérieur à ce chiffre avant de croître de manière exponentielle au sein de la troisième génération, la deuxième à être née en France.

   valiaTout groupe minoritaire impose en son sein  des règles d’admission : obligatoire conversion du non-Russe à l’orthodoxie ou, tout au moins, maintien des enfants du couple dans cette religion et amour inconditionnel de tout ce qui est russe – cuisine, fêtes religieuses ou profanes, culture. Celle-ci passait essentiellement par la musique, non pas classique, mais de genre (chants patriotiques, musique tzigane) ainsi que par les films (forcément soviétiques) mais, s’ils pouvaient encore faire illusion en citant quelques vers de Pouchkine ou d’Akhmatova, les enfants de la seconde génération connaissaient mal la littérature de leur pays d’origine et lisaient rarement, pour ainsi dire jamais, les grands auteurs dans le texte. De plus en plus nombreuses, les épouses françaises s’adaptèrent tellement bien aux Russes que – sans maîtriser la langue que, dans l’enthousiasme des commencements, elles avaient promis d’apprendre -, elles semblèrent se détourner de leur propre culture ; par la seule observation de la coutume, elles devinrent peu à peu les gardiennes de la tradition russe sans en avoir été nourries, ni bien la connaître. Ce fut plus difficile pour les hommes : après avoir épousé des Russes, ils trouvèrent souvent le salut dans la fuite, auprès d’une non-Russe de préférence. Ainsi, alors même que les émigrés de la seconde génération pensaient avoir préservé le patrimoine de leurs parents, ce furent leurs épouses françaises qui, sans être conscientes de la portée de leur démarche, jouèrent le rôle de passeur, amenant enfants et maris à l’intégration. Aveuglés par leur amour d’une Russie fantôme, cet imperceptible glissement échappa aux principaux concernés.

Cependant, certains résistaient. Face à cette intégration tacitement réprouvée mais en marche, la russophilie – l’ethnocentrisme – de certains émigrés de la seconde génération fut à la fois un combat permanent et une question de survie. Deux axiomes, indestructibles et non négociables comme tous les axiomes, guidaient leurs vies : l’orthodoxie était LA religion qui « sauverait » le monde, et le peuple russe, LE peuple élu, c’est-à-dire supérieur aux autres, notamment aux peuples occidentaux. Vieux complexes, anciennes querelles, stériles et sans fin… Un clivage apparut entre les émigrés en voie d’assimilation et les autres : bien que nés en France, ceux-ci continuaient, avec une bonne conscience jamais ébranlée, de haïr – il n’y a pas d’autre mot – l’Occident et le catholicisme, faisant preuve d’un attachement névrotique à la Russie. Aux yeux de ces émigrés purs et durs, tout ce qui était russe était bon, et ce qui ne l’était pas devait le devenir. Au plus fort de la guerre froide et comme en pays conquis, en tous lieux, métro, magasins, expositions, marchés, ces intégristes ne parlaient que russe, de préférence à voix haute (afin de ne pas se faire remarquer dans les lieux publics, maman s’obstinait à parler un français approximatif : « Jamais on ne sait pas » disait-elle : quelle fut mon émotion en entendant cette phrase dans la bouche d’une immigrée arabe !). Ce russe était parfois tellement parfait que – affirmaient ces ardents russophiles, et c’était là source de fierté, signe manifeste de leur résistance à toute influence exogène, donc néfaste – les Soviétiques eux-mêmes s’y trompaient, oubliant que leur manière d’être révélait leur origine occidentale aussi sûrement que l’on reconnaissait un Soviétique dans la rue à sa manière de porter des jeans ou de tenir une cigarette…Aucun spectacle, film, ballet folklorique n’échappait à ces incorruptibles, et beaucoup faisaient montre d’un tel amour de la Russie que, tout en professant mollement des opinions anti-soviétiques (le régime est mauvais, mais le peuple, lui, est admirable!), ils cherchaient la moindre occasion de se rendre en URSS d’où ils revenaient auréolés d’âme et de culture russes, tellement supérieures à l’occidentale. Curieusement, ces émigrés de la seconde génération s’installèrent rarement en Russie après la chute du communisme. Je me demande encore pourquoi.

prague

Prague, 1968

Prague, 1968. Je me souviens de la honte qui m’envahit en apprenant que les chars soviétiques écrasaient la révolution tchèque ; refusant d’être associée à ce peuple et à ces chars, je me terrais quelques jours à la maison et réalisais soudain que mon rejet de tout ce qui était russe avait prit fin. Avoir honte d’être russe, c’était encore se reconnaître  telle.

 Ce fut alors que l’URSS vint à moi. A la maison, l’argent manquait, le ministère des affaires étrangères avait besoin d’interprètes pour les ressortissants soviétiques officiellement invités en France. Directeur du Bolchoï, économistes, journalistes influents, cinéastes, médecins, ministres avec suite au Crillon et champagne dans la nuit, colloques, innombrables discours, invités disparus dans la nature et retrouvés ivre-morts cinq minutes avant un entretien de haut niveau… mais aussi modestes spécialistes en béton armé, élevage de poissons, tomates hybrides ou conservation de cadavres, j’approchais la société soviétique dans sa diversité. Souvent accompagnés d’un représentant des « organes » déguisé en collègue, dûment avertis des innombrables dangers du capitalisme, ils arrivaient terrorisés : les jeunes interprètes n’avaient qu’un seul but, les séduire, elles écrivaient des rapports sur leur conduite ; les Français essaieraient de les sonder politiquement et de leur soutirer des secrets ; interdiction d’aller seul le soir à Pigalle, haut-lieu de la débauche. Je connus de longs trajets en train, enfermée dans un compartiment avec des hommes corpulents qui, à peine installés et en pleine chaleur, se mettaient en manches de chemise pour sortir de leurs valises saucisson et cognac, d’interminables dîners en bateaux-mouches avec des fonctionnaires russes et français peinant à trouver des sujets de conversation ou, pire encore, de Français devisant entre eux sans se préoccuper de leur invité…mais aussi de pathétiques femmes en pleurs n’osant quitter les toilettes d’un restaurant, incapables d’actionner une chasse d’eau au mécanisme inconnu ou encore des hommes me demandant en cachette de les aider à retrouver un parent, avec ce que cela nécessitait de courage à l’époque. Certains ne photographiaient que des ordures, des prostituées et des clochards ou demandaient « C’est un garçon ou une fille ? » devant une Nativité ; d’autres se levaient à l’aube pour marcher dans Paris, la ville de Hugo, Zola, Balzac …dont ils possédaient les œuvres complètes à la maison.

La fréquentation quasi quotidienne de cette Russie que je n’avais pu rencontrer en URSS, l’expérience peu à peu acquise du comportement très particulier des Soviétiques (j’étais fascinée par cette vie de groupe ne laissant à l’individu aucune possibilité de s’isoler ainsi que par l’habilité de certains à contourner l’obstacle), jointe à une meilleure perception de leurs joies et de leurs peines, le long règne de Brejnev et l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir contribuèrent à l’instauration d’un nouvel équilibre entre les deux parties antagonistes de moi-même, l’occidentale et la russe. Ce n’était plus une question de choix, j’étais tantôt, parfois simultanément, l’un ou/et l’autre, mes convictions politiques demeurant – faut-il le préciser ? – du côté des Français. Divorcée, ayant quitté sans regret le monde replié sur lui-même de l’émigration, j’étais libre.

D’une certaine façon, les Russes le devenaient aussi (sous Gorbatchev, ce fut un véritable défoulement, et je frémis encore en me remémorant, dans la bouche de purs produits soviétiques, des phrases telles que « Staline fut pire que Hitler parce qu’il exterminait des Russes alors qu’Hitler se contentait de tuer des Juifs ». Oui, les temps changeaient). A l’exception de quelques communistes irréductibles pour lesquels un voyage à Paris se résumait à l’achat d’un pull en mohair pour leur femme (comme tous les ressortissants du tiers-monde, celles-ci se montraient particulièrement exigeantes dans les magasins, chipotant sans fin sur la couleur, le prix ), certains Soviétiques n’avaient plus peur de moi. Je n’avais jamais caché que j’étais fille d’émigrés anticommunistes et ils commençaient à poser des questions, à trouver cela intéressant (« Vos parents ont bien fait de partir »). L’Archipel du Goulag  venait de paraître chez

goulga

L’Archipel du Goulag, 1973, de Alexandre Soljenitsyne

YMCA Press et, de temps à autre, je prêtais pour la nuit ce brûlant petit livre rouge (l’éditeur avait pensé à tout, le format était celui d’un livre de poche) ; j’emmenais subrepticement cinéastes ou physiciens au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois ; il y eut quelques soirées mémorables dans mon appartement de la rue de la Cité universitaire, nous écoutions Boulat Okoudjava, Vladimir Vissotsky, Aliocha et Valia Dimitrievitch, Dina Verny. « Etes-vous heureuse, Marina ? » me demanda l’écrivain Fédor Abramov, cinq minutes après avoir fait ma connaissance : quel Français poserait pareille question ?

L’afflux de ceux que l’Occident désigna du nom de « dissidents » commença bientôt. Nous étions dans les années soixante-dix. Le pouvoir soviétique avait changé de stratégie, il se débarrassait des opposants et des Juifs en les autorisant à émigrer, en Israël de préférence. Je retrouvais ces exilés de l’intérieur entr’aperçus quinze années auparavant à Moscou ainsi qu’une population diverse à laquelle peintres, écrivains, poètes n’ayant jamais vécu ailleurs qu’en Union soviétique conféraient une saveur et un éclat particuliers. J’en aimais certains, découvrant une nouvelle Russie, forte, vivante, parfois exaspérante, très différente des émigrés de la seconde génération.

Un demi-siècle après l’exil de mes parents, je pouvais donc observer une nouvelle émigration russe : ce n’était plus l’exode massif de 1920, elle ne fuyait ni la guerre civile, ni la mort, même si certains avaient survécu au Goulag. Et l’Occident ne rejetait pas les ex-Soviétiques : les tout-puissants médias avaient changé la donne, assurant le lien des nouveaux venus avec l’URSS, révélant au grand jour les pressions du pouvoir soviétique sur les familles restées « là-bas » ainsi que des rapports de force qui, auparavant, étaient tus. Ainsi, le traumatisme de l’expulsion, l’exil forcé et le choc d’une rupture brutale avec leur pays dont Boukovsky, Soljenitsyne et Rostropovitch furent les porte-drapeaux trouvèrent-ils un écho mondial qui, rejaillissant sur leurs compatriotes, attira sur eux l’attention générale.

Célèbres ou inconnus, les dissidents suivirent le chemin de toutes les émigrations : à de rares exceptions près – Rostropovitch en fut le brillant exemple, c’était un grand professionnel – ils nouèrent rarement des relations d’amitié avec les Français et ne s’intéressèrent pas aux pays d’accueil. Narcissiques et ethnocentriques comme tous les Russes (la notion combinée de peuple élu et d’impérialisme donne rarement de bons résultats), ils se limitèrent à l’usage d’un français rudimentaire et vécurent exclusivement entre eux, cultivant leur différence, sans contacts avec les Occidentaux.

D’abord ambiguë, la relation des dissidents avec les anciens émigrés se normalisa avec le temps : souvent à tort, car ceux-ci leurs vinrent généralement en aide, les nouveaux venus portèrent d’abord un regard condescendant sur ces « derniers des Mohicans » qui, parlant un russe démodé, avaient placé leur vie sous le signe d’une Russie mythique dont, mieux que quiconque, ils connaissaient la disparition. Seuls, quelques intellectuels âgés, ultimes témoins de ce que fut l’intelligentsia russe lors de la révolution ou de la Seconde Guerre mondiale, trouvaient grâce à leurs yeux. Heureux de partager avec ces opposants de fraîche date leur détestation du pouvoir soviétique, fiers de montrer qu’ils avaient sauvegardé les coutumes de la « vraie » Russie non entachée de soviétisme, les enfants de la seconde génération recherchèrent la compagnie des ex- Soviétiques. La renommée des dissidents rejaillissait sur eux : aux yeux de leurs amis français comme de ceux de l’opinion publique qui avaient depuis longtemps cessés de les écouter, les émigrés nés en France trouvaient enfin des alliés de poids dans leur dénonciation du communisme.

Pour avoir côtoyé de près quelques ex-Soviétiques et les avoir observé dans leur vie quotidienne, je dirais que leur notion du temps et de l’espace différait de la nôtre. J’étais à la fois fascinée et agacée par leur incapacité à maîtriser le temps : le moindre rendez-vous fixé pour le jour suivant était mille fois confirmé, déplacé, donnait lieu à d’innombrables coups de fil ; au-delà du surlendemain, il devenait hautement improbable. L’espace, ou plutôt le contrôle de la sphère intime de l’individu dans sa relation avec autrui, était caractérisé par une totale absence de privauté : rien, ni les amours, lettres ou confidences, ni les calomnies, les ragots ou les suspicions de trahison, (dont celle d’émarger au KGB), rien ne demeurait secret tant la vie communautaire soviétique demeurait la matrice de leur comportement. Pire encore, tout était placé sous l’œil éloigné, mais toujours puissant, de Moscou : tel un cordon ombilical, le téléphone – sous écoute –  reliait ces nouveaux venus aux amis demeurés en URSS. Il n’y avait pas encore de portables et le téléphone (celui d’autrui, de préférence,  la liaison avec l’URSS étant onéreuse) était le point névralgique de tout appartement : ils parlaient longuement et à n’importe quelle heure de la nuit, le décalage horaire favorisant les conversations nocturnes. Un inextricable nœud gordien de services rendus, d’amitiés, d’anciennes amours, de souffrances, de mensonges et de malheur commun formait l’indestructible pilier de leur vie.

Les dissidents continuaient de mener la vie fusionnelle et communautaire qui leur avait permis de survivre dans un pays où, sans entre aide, ils n’auraient jamais résisté aux pressions d’un pouvoir totalitaire. Et, comme en URSS, il y avait l’alcool. Les hommes trouvaient les Occidentales dures et froides, bien plus difficiles à manier que les Soviétiques (foncièrement machos, ils regrettaient la « bonté » des femmes russes qui, même abondamment trompées, savaient les plaindre et les soigner après une cuite). Lorsqu’ elles n’étaient pas dévouées corps et âme à leur foyer, les femmes se voulaient toutes intellectuelles ou artistes comme, en 1920, elles étaient toutes princesses…Un flair infaillible les guidait cependant au mieux de leurs intérêts professionnels ou privés : jouant de leurs appâts avec une sorte de gaieté franche et saine, elles étaient aussi « féminines » que les hommes étaient machos, ce qui changeait agréablement des petites bourgeoises orthodoxes de l’émigration.

Apparemment incapables d’affronter seuls la vie quotidienne, quelques ex-Soviétiques surent cependant utiliser leur connaissance des arcanes de l’administration soviétique pour trouver la bonne porte des organismes publics occidentaux afin d’obtenir logements, travail et subsides. D’ une incroyable vitalité et au risque de déplaire (ce dont ils n’avaient cure, tant ce qui n’était pas russe leur était étranger), certains bousculaient les règles occidentales de bienséance par un comportement grossier ou inadapté (« C’est bien un Sov… un Sovok… » dit-on encore pour qualifier ce type d’attitude) ; d’autres jetaient – lorsqu’ils en avaient – l’argent par les fenêtres, fréquentant restaurants et établissements nocturnes ; d’autres encore, tout en dénonçant le communisme dans les médias, ne se privaient pas de critiquer avec virulence l’Occident et sa «civilisation des supermarchés», indisposant ainsi les Français qui trouvaient que ces ex – Soviétiques auxquels ils ouvraient leur porte auraient pu avoir la décence de modérer leurs propos.

A la fois moderne incarnation et caricature de «l’âme slave», ces Russes dérangeaient et ne laissaient personne indifférent. Comment  résister au récit de ces vies hors normes, à la saveur inégalée de leurs aventures rocambolesques, à ce qu’elles révélaient de véritablement exotique dans la description d’un monde à la fois absurde et cruel qui, loin de l’Occident, s’était nourri du malheur d’un peuple, aux antipodes de notre liberté et de notre opulence ? Ces Russes incarnaient les « Russes » des Français et, d’une certaine façon, les Russes des émigrés.

La venue de dissidents célèbres en Occident fut une véritable aubaine pour certains intellectuels de gauche : par conviction ou opportunisme, ils leur emboîtèrent le pas et les suivirent dans la dénonciation de la dictature soviétique. Feignant d’oublier la conduite de ceux qui, pour ne pas se fâcher avec l’URSS (ou désespérer Billancourt) ne les avaient pas soutenus lorsqu’ils étaient persécutés par le pouvoir, les nouveaux venus – qui savaient depuis longtemps qu’il ne fallait pas compter sur le soutien de l’Occident – utilisèrent cyniquement l’aide de ces anticommunistes de fraîche date et eurent raison d’agir ainsi.

 Ecœurée, j’observais les retournements de veste médiatiques d’anciens mao et de ceux qui, après s’être affichés avec Marchais ou Brejnev, largement profité des passe-droits du régime, délibérément omis de citer Sakharov et le Goulag dans leurs écrits ou leurs propos, dénonçaient soudain les atrocités de ce même régime avec force, non sans oublier de faire état de leur humanisme et de leurs bonnes intentions : leur âme était belle, ils avaient voulu le bonheur de l’humanité, ils s’étaient seulement – et si longuement ! – trompés… ; en un mot, ils avaient eu raison d’avoir tort. Telle était à leurs yeux la morale un peu facile de l’histoire, ce qui ne les empêchait nullement de continuer à donner des leçons de bonne conduite politique au monde. A l’exception de quelques ex-communistes devenus les meilleurs pourfendeurs de la dictature soviétique, aucun de ces opportunistes occidentaux ne reconnut son erreur et ni ne regretta sa lâcheté comme, à la chute de l’URSS, aucun dirigeant du parti ou du KGB ne se repentit jamais d’avoir servi le Mal dans une de ses pires incarnations ; et bien qu’il ait eu de nombreux Eichmann en URSS, aucun ne fut jamais jugé à la chute du régime soviétique, posant ainsi devant son pays et le monde la question de la responsabilité de ses dirigeants. Et aucun Willie Brandt  russe ne s’agenouilla jamais devant la souffrance que le pouvoir avait infligé à son pays, aux peuples de l’Empire et des pays annexés.

        Pour une Russe qui n’aimait pas les Russes, le destin fut particulièrement malin. Entre mon travail avec les Soviétiques, ma fréquentation d’ex-Soviétiques et de Russes de l’émigration, ma mère qui me reprochait de ne pas être une « vraie » Russe (monarchiste, orthodoxe, russophile, mariée) et s’exclamait « Que d’étrangers !» au foyer du Théâtre des Champs-Elysées lorsque je l’emmenais, déjà âgée, écouter Boris Godounov, un ex-mari au cœur de l’ancienne émigration et des enfants adolescents à la recherche de leurs racines, ma vie était décidément peu conforme à celle des Français.

Depuis de longues années, depuis mon adolescence, je m’étais promis de découvrir un jour par moi-même ce que furent réellement la Russie pré-révolutionnaire, la guerre civile et l’émigration ; je savais que, si elle existait, la vérité se trouverait ailleurs que dans les récits de mon père ou l’apologie du marxisme. J’ai commencé à fréquenter archives et bibliothèques lorsque j’habitais rue Amelot et achevé mon livre, La Russie Fantôme, rue du Bac… Nous étions en 1995, il avait fallu dix années de doutes, de découvertes et de dégoûts entrecoupés de longues interruptions pour mener l’entreprise à terme ; je sais aujourd’hui qu’elle eût été impossible si je n’avais été à la fois issue de l’émigration et extérieure à elle. L’approche du sujet étant difficile à trouver, je choisis la neutralité. « Travail d’entomologiste », écrivit un critique. Rien ne pouvait me satisfaire davantage : oui, sous l’armure de l’objectivité, j’avais voulu cette dissection et choisi de poser sur l’émigration ce « regard froid du libertin » dont parle Sade à propos des choses de l’amour. Le sujet brûlait. La rédaction de mon livre était presque achevée lorsque maman me dit « Papa a laissé des Mémoires, veux-tu les lire ? ». Je traduisis ce texte qui arrivait à point, faisant contrepoids à l’apparente neutralité de mon ouvrage, et courus chez l’éditeur qui accepta de l’inclure dans le livre. Grâce lui en soit rendue car La Russie fantôme  m’a libéré, mettant, je ne sais encore ni pourquoi, ni comment, un point final à l’errance et au déchirement de toute une vie. Une libération que je ne dois qu’à moi-même. J’ai eu de la chance.

L e cimetière russe de Sainte-Geneviève-des- bois, près de Paris

Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois , près de Paris

Maman se mourait. Elle fut la dernière personne avec laquelle j’ai parlé russe. A sa mort, faute d’amis russophones, j’oubliais peu à peu cette langue et n’éprouvais aucun désir de la sauvegarder ; lorsqu’il m’arrive de la pratiquer aujourd’hui, je m’aperçois qu’elle m’est presque devenue étrangère. Cet oubli de ma langue maternelle est un signe : j’ai tourné le dos à mon passé d’émigrée et à ce que, en mon for intérieur, je perçois en tant que « RURSSIE », cet étrange et douloureux amalgame du génie singulier d’un peuple et de souffrances placées sous l’empreinte indélébile d’une longue soviétisation. L’émigrée de la seconde génération n’est plus ; je ne porte plus la Russie en moi, je sais qu’elle n’est pas ma patrie. Seuls, tels une pierre angulaire, le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois – substitut de la terre natale, ultime refuge – et la panekhida qui sera dite sur ma tombe (et en cela je rejoins Simone Veil qui, en signe d’appartenance à son peuple et bien qu’elle ne soit pas croyante, souhaite que l’on récite le kaddish sur la sienne), demeurent ; on ne rompt pas avec les rites et les morts. Aujourd’hui intégrée à la société française alors même que celle-ci prône une «différence» érigée en norme, j’ai trouvé ma place, marginale et singulière. Nul besoin d’être semblable aux Russes, ni aux Français. Russe et Française à la fois, ni Russe, ni Française, c’est ici et maintenant, en Occident. Plus d’ailleurs, d’avant, de regrets, de paradis perdus…Plus d’alibis, d’échappatoires ni d’excuses, seulement la vie. Curieux destin.

                                                                                             Marina Gorboff, Paris, 2003

Pour citer ce billet : Gorboff Marina. Histoire d’une émigrée, la seconde génération, publié le 31 janvier 2015 https://gorboffmemoires.wordpress.com/2015/01/31/histoire-d’une-émigrée-la-seconde-génération/

contact: https://gorboff.marina@gmail.com/

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