Les lettres détruites de Michel Gorboff

 

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Michel Gorboff (1898-1961) à la fin des années vingt, au début de l’exil.  Archives Gorboff (c)

Je ne sais quel puissant instinct de conservation né de l’exil, réel ou imaginaire, de ma famille, m’a incité tout au long de ma vie à garder certaines lettres. Elles ont survécu aux déménagements et autres aventures, et s’il m’arrive d’en détruire quelques-unes  – celles des morts ou vifs relégués par le temps dans la catégorie des « sans réelle importance » -, les autres font partie de ce noyau dur de la mémoire que je tente de préserver, ne serait-ce que pour éviter la réécriture de l’histoire. Mais les lettres de ceux que l’on a aimé révèlent parfois des blessures qu’il ne nous appartient pas d’exposer au regard du monde : là encore, il faut sélectionner, c’est-à-dire détruire. C’est ce que j’ai fait avec les lettres de mon père. Où commence la sphère publique, où s’arrête l’intime ? Faut-il tout dire, tout montrer ? 

Je me demande encore comment j’ai pu oublier leur existence… Elles étaient là, pourtant, au nombre de six, les seules à avoir survécu à la destruction de ces cartes postales et petits mots que mes petits-enfants assimilent à la préhistoire et dont ils ignorent la saveur, comme ils ignorent celle des lettres d’amour et l’attente du facteur.

A la fin des années cinquante, la situation financière de la famille Gorboff ne ressemblait en rien à celle de l’après-guerre. Le travail de ma mère à la maison de retraite du comité Zemgor nous avait procuré une relative aisance et permis d’acheter une voiture. Papa était féru de ce que l’on appelait encore « la mécanique ». Il avait été l’un des premiers Russes à posséder une moto et ses Souvenirs (1954) évoquent cette passion :  les mains dans l’huile, il a aimé réparer les moteurs d’avion pendant la guerre civile comme il a aimé réparer notre traction-avant noire d’occasion, son premier et unique achat d’importance. Innocent  plaisir des classes moyennes, balayé par la société de consommation.

J’étais devenue une jeune fille, mes parents allaient en cure, je partais en vacances et aux sports d’hiver avec de jeunes Français. Premiers contacts, première amorce de normalisation. Ces voyages donnaient lieu  à des échanges de lettres.

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Juliette et Michel Gorboff, Courcelles, 1947. Archives Gorboff(c)

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Michel Gorboff à Rome,vers 1955. Papa a longtemps porté  un béret, ce qui nous horrifiait, maman et moi. Nous trouvions que cela faisait « prolétaire ». Archives Gorboff(c)

   

...Nous avons reçu ta carte postale écrite à l’encre rouge où tu nous dis que tu bronzes sur la neige en maillot de bain…attention, tu vas prendre froid ;… Je lis beaucoup et viens de terminer un livre très intéressant sur le libéralisme russe. L’auteur, une femme, est tellement intelligente, son esprit est tellement clair que je l’ai lu d’une traite. Quel esprit remarquable!… Dis-nous si tu as besoin d’argent ; …J’ai passé hier une journée pénible à tenter d’obtenir une carte grise pour la voiture. Tous les automobilistes du département de Seine et Oise voulaient la même chose et s’étaient agglutinés dans le même bureau ;…Nous sommes allés avec maman à l’église, mais le coeur n’y était pas.. …Il est évident qu’après cette maladie, je ne serai plus comme avant ; …Je retourne bientôt à l’usine, où trois machines attendent que je les ramène à la vie… 

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Michel Gorboff à la fin de sa vie, tel que je me souviens de lui. Archives Gorboff (c)

L’oubli des lettres de mon père est d’autant plus troublant que la traduction des Mémoires de ma grand-mère – Premiers pas avec les Gorboff , m’avait renvoyé à ma propre jeunesse. Elle décrit le conflit qui opposa mon grand-père, Nicolas Gorboff (1859-1921) à son propre père, le charmant Mikhaïl Akimovitch : vers 1890, en effet, le jeune Nicolas voulut abandonner ses études universitaires afin d’expérimenter de nouvelles méthodes pédagogiques dans une école rurale de la Russie profonde. Or il se trouve qu’en 1959, j’avais également voulu m’engager sur une voie peu commune, la rééducation de jeunes délinquants, les « blousons noirs« . De la vie dans une école rurale russe au travail en usine auprès de marginaux lyonnais, il n’y avait qu’un pas.

Aucun conflit ne nous opposa, mon père et moi. Connaissant le texte de sa mère, il avait fait le rapprochement entre les deux générations : à un siècle de distance, deux jeunes Gorboff cédaient à une vocation pédagogique les entraînant loin des sentiers battus.

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Article paru dans France Observateur, janvier 1961

Je partis  vivre à Lyon dans un « foyer de semi-liberté » avec de jeunes gens de mon âge, à peine sortis de prison ; il attendit que je revienne à la raison. Peu de temps avant sa mort, cependant, un échec professionnel me plongea dans une de ces crises existentielles de la jeunesse qui ne durent qu’un temps. J’écrivis alors à papa une de ces lettres que l’on expédie sans les relire et dans lesquelles on met son âme à nu. Il me répondit par des conseils emprunts de bon sens (la dernière chose que je voulais entendre), évoquant sa vie et ses propres désillusions ; ne pensant qu’à moi-même, je ne leurs prêtai que peu d’attention. Déçue, je mis ces lettres de côté et ne les relus jamais. Ce sont ces lettres  retrouvées – et relues -, que je détruis aujourd’hui.

Dans un livre intitulé Exit le Fantôme (2007), Philip Roth décrit une vieille dame, veuve d’un écrivain en passe de devenir célèbre, refusant de céder les archives du défunt à un jeune et ambitieux critique littéraire. A mon échelle, je me réjouis d’avoir suivi cette voie et résisté aux pressions de mon entourage en refusant de publier certains textes. Aussi paradoxal que cela puisse paraître dans le cadre d’un blog dédié à la mémoire familiale, je suis persuadée que certaines limites ne doivent pas être franchies. Ecrites il y a un demi-siècle et autrefois rejetées, ces lettres sont devenues aujourd’hui ce que j’ai de plus précieux. Elles assurent le lien entre mon père et moi, elles sont à moi, je ne veux pas que d’autres les lisent…

Mais que contenaient donc les lettres de mon père pour que j’éprouve aujourd’hui le besoin impérieux de les détruire ? Un secret de famille ? Une faute grave ? Papa agent de Moscou ?..  Rien de cela, on l’aura deviné, si ce n’est la désillusion d’un homme faisant le bilan de sa vie. Aujourd’hui comme hier –  le temps n’a rien atténué  -, je m’aperçois que je ne peux livrer les sentiments les plus intimes d’un homme tendrement aimé  à la curiosité d’autrui sans avoir le sentiment de le trahir. Confier ces lettres  à des archives favoriserait leur divulgation. L’histoire de la famille Gorboff est suffisamment riche en documents pour que l’historien amateur que je suis se permette d’enfreindre quelques règles. D’autres valeurs sont également en jeu.

Afin de ne pas effacer, non pas le souvenir, mais la trace écrite d’une relation qui fut très forte, j’ai gardé une lettre de mon père, écrite six mois avant sa mort. » Ma chère douchenka,  écrit-il en août 1960 sur sa vieille machine à écrire alors qu’il est en cure en Allemagne… Ma chère douchenka –  littéralement « petite âme », irremplaçable mot russe généralement traduit par le banal « chérie », dont nul autre mot ne rend la tendresse et la saveur. Pour remplacer ces innombrables et affectueux diminutifs dont la langue russe fait grand usage, le français ajoute souvent le qualificatif de « petit » (« mon petit coeur », « mon petit chou », « un petit café », etc.)

                     …   Ma chère douchenka, je m’ennuie de toi et ai eu envie de t’écrire, non pas en réponse à ta lettre (que nous n’avons pas encore reçue) mais comme ça, juste pour ne pas perdre contact. Nous sommes très bien ici. L’hôtel est bon et conforme à nos souhaits. Et puis nous nous reposons bien, à notre manière, celle des vieux. Maman aime beaucoup l’Allemagne, tout lui plaît. La lenteur germanique ne l’agace pas, comme moi. Tu commandes un verre de vin au début du repas, il arrive à la fin. Tu gares mal ta voiture, un passant te fait remarquer que ce n’est pas bien. Cela te regarde?.…Je t’embrasse très fort, ma petite fille, et laisse la place à maman. Que Dieu te garde. Papa.

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Lettre de Michel Gorboff. Bad Ems. 3 août 1960. Archives Gorboff(c)

                                                                                    

                                                                                  Marina Gorboff, Paris, 28 mai 2016

Pour citer ce billet:   Marina  Gorboff, Paris, 28 mai 2016://gorboffmemoires.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=4389&action=edit

contact :gorboff.marina@gmail.com

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