« J’embête tout le monde avec l’Italie… »

Sophie Gorboff (1891-1982) en 1915 Archives familiales(c)

Sophie Gorboff (1891-1982) infirmière volontaire. 1915 Archives familiales(c)

Je dois à ma tante Sophie d’avoir, dès mon jeune âge, associé l’Italie à une forme de bonheur. Elle aimait tellement ce pays qu’elle envisagea de se convertir au catholicisme – comble du  scandale dans un pays où l’orthodoxie était religion d’Etat -, et l’on imagine aisément que des parents aussi conservateurs que Nicolas et Sophie Gorboff aient rapidement mis fin à cette velléité de révolte, si ce n’est de trahison. Tante Sonia avait 27 ans en 1918 et se souvenait parfaitement des fréquents séjours de la famille Gorboff en Italie. Rome était sa ville d’élection : par respect de l’antiquité, elle marchait pieds nus sur la via Appia antica, se réveillait à l’aube pour voir le soleil se lever au-dessus du forum sur lequel elle dérobait des pierres, ignorant que des ouvriers IMG_0649déversaient des brouettes de cailloux à l’intention des touristes… Bien des années plus tard, lorsque tante Sonia put enfin revenir en Italie, elle rapporta encore un fragment de mosaïque. Je l’ai pris dans sa chambre lorsqu’elle mourut.

Avant ma tante Sophie, mon  grand-père Nicolas Gorboff (1859-1921) a aimé ce pays au point d’envisager l’achat d’une maison à Capri. Et après tante Sonia, il y a moi, qui ne cesse de faire le voyage… La rapidité avec laquelle, avant et après l’exil, notre famille a trouvé le chemin de l’Italie, est le sujet de ce billet. Pour des milliers d’exilés de Russie et d’ailleurs, l’Italie, matrice de la culture européenne –  latin, Antiquité, catholicisme et Renaissance  -, a été un symbole et un refuge. Sans elle et sans la culture du pays d’accueil, toute assimilation eût été impossible.

Mes grands-parents étaient ce que les Russes appellent des kouptsi, ces marchands « nouveaux riches » souvent raillés pour leur inculture et la démesure de leurs dépenses. Le XIXe siècle marque l’ouverture de la Russie à une Europe jusqu’alors réservée à  l’aristocratie. Après avoir effectué quelques voyages d’affaire, certains kouptsi, souvent vieux-croyants, continuent de vivre comme leurs pères, sous le signe de l’orthodoxie ; devenus mécènes, de grands marchands financent Matisse ou Picasso, créent des musées ; certains enfin, à la fortune plus récente – mes aïeux – ont, le temps d’une ou de deux générations (mon grand-père fut l’unique Gorboff à n’avoir jamais gagné sa vie), été les acteurs d’une brève et merveilleuse rencontre : l’argent et la liberté d’assouvir une passion, avant que l’exil ne les renvoie à la pauvreté des commencements.

Mikhaïl Akimovitch Gorboff ( 1826-1994) Moscou

Mikhaïl Akimovitch Gorboff (1826-1894)

Софья Николаевна Горбова 1865

Sophie Nicolaevna Gorboff, vers 1860

L’Italie, donc, a été pour Mikhaïl Akimovitch – le père  de mon grand-père, mon aïeul préféré, un peu brouillon mais tellement généreux et avide de culture, qui n’hésite pas à traduire la Divine Comédie…, l’aboutissement et la récompense d’une vie de travail. Sa fraîcheur d’âme est sans borne : à peine marié, il envoie sa jeune femme à Paris afin qu’elle devienne « une dame ». Un tel projet ne pouvait aboutir. Sophie Nicolaevna ne comprend rien à l’Occident et ne cesse de pleurer.

Quelques années plus tard, Mikhaïl Akimovitch expédie ses deux fils adolescents en Italie (Michel et Nicolas, mon grand-père) afin de faire « le grand tour » des chefs-d’oeuvre. Nouvel échec, le précepteur qui les accompagne est un vaurien. Vient ensuite le séjour improvisé de mon grand-père à Naples, destiné à éloigner le jeune homme d’une trop coquette femme de chambre (on reconnaît ici le tempérament de Mikhaïl Akimovitch…). C’est ainsi qu’en 1879, le jeune Nicolas Gorboff, 20 ans, se trouve en contact avec la famille du professeur Anton Dohrn.

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Portrait d’Anton Dohrn(1840-1909) réalisé par Hans von Marées en 1873. Ses fresque ornent les murs de la Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

Cette rencontre oriente son évolution intellectuelle et marque le début d’un attachement sans faille à l’Italie  ….. » La famille était celle du professeur Dohrn  dirigeait l’aquarium de Naples. Sa jeune femme, née Baranovsky, devint très amie avec papa et l’influença fortement. Ils emmenaient ses trois garçons faire de longues promenades instructives. Très intelligente et cultivée, Maria Egorovna Dohrn avait de longues conversations avec papa, lui conseillait la lecture de certains livres. Elle avait su créer un intérieur que papa tenait pour exemplaire. Ils correspondirent longtemps. Lorsque nous fûmes mariés, ils s’écrivaient encore souvent. Puis papa perdit la famille Dohrn de vue. Peu de temps avant la guerre, lorsque ses enfants furent grands, on apprit que Maria Egorovna s’était séparée de son mari. Il demeura à Naples, elle s’installa quelque part en Allemagne, à Dresde, je crois. La très grande différence d’âge qui existait entre eux fut probablement la cause de leur rupture…écrit Sophie Gorboff dans ses Souvenirs.

J’ai retrouvé les lettres adressées par Nicolas Gorboff au professeur Dohrn. Je remercie la station zoologique de Naples de me les avoir fait parvenir dans la semaine qui a suivi ma demande, ainsi que de m’autoriser à en citer des extraits. Il n’en est hélas pas de même avec le « Journal » de Nicolas Gorboff, mon grand-père, dont j’essaye depuis des années d’obtenir une copie auprès des archives de Toula. Un seul poids, deux mesures. Pourquoi ?

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Maria Dohrn, née Baranowsky (1856-1909) vers 1885 . (c) Stazione zoologica Anton Dohrn 

Davantage que tout autre peuple, peut-être, les Russes, et notamment les Russes en voyage, recherchent la compagnie de leurs compatriotes. Cette tendance grégaire s’explique notamment par le sentiment d’être « différents » de l’Europe, à la fois supérieurs et inférieurs (vieux complexe se déclinant sous différentes formes). Nul ne s’étonnera donc que dans une ville aussi lointaine que Naples, ce soit Maria Baranovsky (1856-1909), jeune Russe d’origine polonaise mariée à Anton Dohrn, qui ait introduit Nicolas Gorboff dans le cercle familial.  

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Miklouko-Maclay vers 1866. Il tient un filet à papillon comme d’autres une kalachnikov : la science est une arme destinée à conquérir le monde.

Démis de sa charge de gouverneur de Saratov pour avoir témoigné trop de sympathie aux Polonais assujettis à l’Empire russe, Georges Baranovsky, son père, émigre et devient en 1868 directeur de l’unique compagnie maritime russe de Messine. Pratiquant une très large hospitalité, Baranovsky apprécie la compagnie d’un jeune chercheur russe, Nicolas Miklouko-Maclay (1846-1888), hébergé au palazzo Vitale par son ami Anton Dohrn : l’un étudie la morphologie des éponges, l’autre l’anatomie du cerveau des poissons. Les jeunes gens sont partisans de la très controversée théorie de Darwin sur l’origine des espèces. « L’homme descend du singe? Prions Dieu pour que cela ne se sache pas.. » ce commentaire de la femme de l’archevêque de Canterbury résume parfaitement la situation.

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La station zoologique vers 1873. Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

On aura deviné que Maclay introduit Dohrn chez les Baranovsky. Dohrn adore les Russes, il y a a deux jeunes filles dans la maison :  Maria est alors âgée de 12 ans. Anton l’épouse cinq années plus tard et s’installe avec elle à Naples où il entend mettre en oeuvre sa brillante intuition : ouvrir un aquarium pour financer un centre de recherches. Il a fait un bon choix car Pompéi attire 30 000 touristes par an. Naples est alors une ville importante qui compte 500 000 habitants, la mer fournit de nombreux sujets d’études, le port sert d’escale à diverses expéditions scientifiques. Gogol, Nietzsche, Wagner, Goethe, l’infatigable Alexandre Dumas (nommé en 1860 directeur des Beaux-Arts par Garibaldi, il supervise pendant quatre ans les fouilles de Pompéi tout en écrivant un livre) et tant d’autres voyageurs sont éblouis par la splendeur du golfe et de la côte où fleurit l’oranger. C’est encore une Italie de carte postale où des pêcheurs en costume local chantent « O sole mio » tant pour leur propre plaisir que celui des touristes.

La relation d’un étudiant russe de 20 ans et d’un professeur de zoologie allemand de 40 ans est évidemment inégale. Très pris par ses activités, souvent dépressif, Dohrn a horreur de la solitude. Il veut qu’à l’image du foyer des Baranovsky, sa maison soit ouverte, que chercheurs et amis de passage aient plaisir à s’y retrouver. Ce que Sophie Gorboff appelle improprement « l’intérieur » de Maria Dohrn n’est en réalité que cette « atmosphère » d’activité intellectuelle et artistique (Dohrn est mélomane) dont de nombreux visiteurs ont  témoigné. Anton Dohrn confie donc à sa jeune femme de 23 ans le soin de s’occuper de son compatriote. Elle prend cette tache à coeur, 

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Nicolas Gorboff, vers 1890, Moscou. Archives familiales(c)

fait avec lui des promenades « instructives » (je doute fort qu’elles aient eu lieu avec trois enfants en bas âge, et soupçonne Nicolas Gorboff  lui-même, si ce n’est ma grand-mère, d’avoir ajouté ce détail afin de sauver les apparences). Cette première rencontre avec un milieu scientifique de haut niveau ainsi que des conversations avec une jeune femme cultivée impressionnent le jeune homme. Comme en témoigne une lettre adressée au professeur Dohrn, Nicolas Gorboff entretiendra une correspondance avec « Frau Dohrn » …« Avant, je savais presque avec certitude ce que je ferai plus tard, maintenant je ne peux que dire « Je l’espère aussi » comme réponse à votre épouse qui m’a écrit : « J’espère vous voir un jour en naturaliste assidu et passionné » (lettre du 16/28 juin 1879). Stazione zoologica Anton Dohrn (c)

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La famille Dohrn vers 1906. Maria est en chaise roulante. Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

Maria Dohrn est le pivot de la famille. Jeune et entreprenante, elle s’intéresse depuis l’adolescence aux travaux de celui qui a ouvert son esprit à la science ; le début du mariage se place sous le signe  d’un soutien inconditionnel  à l’oeuvre de son mari. Maria parle plusieurs langues, dont le dialecte napolitain, et assure le lien avec scientifiques et visiteurs. Elle met également cinq enfants au monde. A la recherche d’un épanouissement personnel, cette femme forte s’éloigne ensuite de son mari sans jamais le perdre de vue. Elle  sera auprès de lui à l’heure de la mort.

Que contiennent les lettres de Nicolas Gorboff au professeur Dohrn ? Au nombre de cinq, rédigées en allemand, elles furent écrites entre 1879 et 1881 (rappelons que le Nicolas Gorboff séjourne à Naples en 1879). Nul ne s’étonnera qu’elles soient très conventionnelles : ce sont celles d’un étudiant à un homme au sommet de sa carrière, en relation avec d’éminents chercheurs, des banquiers, des têtes couronnées…Aux yeux du  jeune Russe, Dohrn est avant tout un Allemand, avec le double prestige que cela lui confère : il représente à la fois la science ( depuis Pierre le Grand, l’Allemagne incarne en Russie la science, la philosophie, la méthode) et la littérature:  Dohrn fait découvrir Goethe au jeune homme. L’oeuvre du grand Allemand les accompagne toute la vie.

Nous n’allons pas nous attarder sur la longue description du système universitaire russe, l’hésitation du jeune Nicolas  quant au choix de la faculté – philologie ? histoire? – où il veut s’inscrire, l’étude de de finibus de Cicéron, ses lectures se rapportant au romantisme allemand,  les problèmes liés à la souscription de Faune et Flore du golfe de Naples que Dohrn entend faire connaître en Russie avec l’aide du jeune homme... J’ai sélectionné les extraits les plus marquants d’une correspondance quelque peu décevante – aucune allusion à la famille ou à la politique -, et peu abondante (environ une dizaine de pages dactylographiées).

Lettre de Nicolas Gorboff au professeur A.Dohrn. Stazione zoologica Anton Dohrn, Naples (c)

« Les étudiants DOIVENT étudier toutes les sciences qui sont enseignées dans leur université et réussir l’enseignement de fin d’année. Ainsi, nous étudions tous la théologie apodictique qui se compose essentiellement de grands discours philippins contre les matérialistes, Darwin compris.. Mais les étudiants de la faculté des sciences n’ont AUCUNE possibilité d’étudier la philosophie, si ce n’est en privé (16/.28 juin 1879). Stazione zoologica Anton Dohrn (c)

 » Votre épouse a-t-elle reçu la traduction que je me suis permis de lui envoyer? (16/28 juin 1879). Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

« Vous m’écrivez que je devrais lire Goethe sans m’interrompre. C’est ce que je fais. Dernièrement, j’ai lu Les années d’apprentissage ; à présent, je commence les Années de voyage…..Votre lettre et vos lectures sont comme d’un autre monde, comme des lanternes qui me montrent le chemin de la sagesse. Je me sens très obligé envers vous (1/13 juin 1880). Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

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Lettre de Nicolas Gorboff au professeur Dohrn. Stazione zoologica Anton Dohrn c)

«  Comme vous le savez déjà, j’ai commencé à lire Goethe. Cette lecture a pour moi une double valeur : d’une part, pour moi, d’autre part parce que j’ai eu par la suite la grande joie de recevoir votre lettre….(1/13 juin 1880) Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

 » Vous savez sans doute ce qui s’est passé en Russie. Notre empereur a été assassiné (Alexandre  II, le « tsar libérateur » qui abolit le servage en 1861). On peut s’abstraire  de la politique – ce que je fais  – mais il y a des événements qui vous font sortir de votre silence de la façon la plus cruelle qui soit. C’est le cas aujourd’hui. Nous ne savons encore rien de précis, mais cela nous a fait une impression horrible, et même doublement horrible, car le crime est d’une grande cruauté psychologique et physique. A quoi a bien pu penser l’empereur sur son lit de mort en se remémorant les bienfaits accordés à son peuple? Pour bien comprendre ce que ce crime signifie pour la Russie, il faut en connaître les circonstances exactes, ce qui est  difficile à raconter dans une lettre. Et pourtant les blessures étaient horribles…Que va-t-il se passer en Russie? On ne peut le prévoir (lettre du octobre 1881) Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

« …Mais notre société ne peut absolument pas me donner ce que j’attends. Alors je me suis éloigné de toutes mes connaissances… J’aimerais parler de tout cela, mais je suis seul. Mon entourage se réduit à deux amis, un professeur et un jeune marchand, et à des livres…Lorsque je pense à cela avec calme et objectivité, je vois que j’ai tort : on devrait pouvoir s’adapter aux événements…Ce que je ressens est complètement contradictoire…Il m’est impossible de surmonter mon antipathie instinctive pour notre société …Je vous ouvre mon coeur, j’espère que vous ne prendrez pas cela pour du byronisme. Certains le font. (lettre du octobre 1881).Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

Et enfin, l’Italie.... « Ces souvenirs sont parmi les plus beaux de ma vie et j’embête tout le monde avec ça. La moindre petite chose suffit quand elle a rapport à l’Italie. Elle me fait parler de Naples pendant des heures (3/15 octobre 1879). Stazione zoologica Anton Dohrn(c)

On n’étudie jamais les documents avec suffisamment d’attention et j’ai longtemps pensé que les très belles photographies des enfants de Nicolas et Sophie Gorboff

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Catherine, Sophie, Marie Gorboff, Rome, 1906

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Verso de la  photographie

avaient été prises à Moscou avant de m’apercevoir qu’elles furent faites à Rome, au cours d’un séjour de mes grands-parents dans cette ville. Entre une vie sociale certainement très active, la visite de musées et les excursions, ils avaient pensé à sauvegarder l’image de leurs enfants en les emmenant chez un photographe, probablement à l’occasion  d’un anniversaire.

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Marina Gorboff 1946. 

Mes parents feront de même jusqu’en 1947. Comme sur la photographie de Rome – les jeunes filles ont toutes des noeuds de ruban dans les cheveux -,  je me souviens encore de ces rubans dont, contre mon gré, maman ornait mes tresses lors des grandes occasions ou avant d’aller chez le photographe du quartier. Ces marqueurs de la féminité étaient à mes yeux le symbole trop visible de ma condition d’enfant d’émigrés russes :  les enfants « normaux » n’en portaient jamais. Et lorsque je pense aux  fillettes croisées dans les rues de Moscou avec leurs nattes et les énormes noeuds, je me rends compte que ce signe de reconnaissance me poursuivra toujours. A la fois identification (j’aurais pu être comme elles) et rejet (j’ai échappé à cela !), ce signe  me renvoie à mes origines aussi sûrement que l’énoncé de mon nom.

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Donatello par Nicolas Gorboff, 1912

Nicolas Gorboff est souvent retourné en Italie.  A Florence, une ou deux fois au moins, pour la rédaction d’une monographie consacrée à Donatello. A Rome, en 1902, où la famille au grand complet passa l’hiver ; en  1906, dans un appartement loué ou prêté par des amis, les Iaccarino, dont la fille, déjà âgée, nous a reçu en 1955 lorsque mon père voulut nous montrer la ville. A Capri, où mon grand-père était probablement allé lors de son premier séjour à Naples et où il est revenu en 1909 (peut-être pour présenter ma grand-mère à Anton Dohrn), avant d’effectuer un long voyage en Sicile où la jeune Sophie Gorboff a rejoint ses parents. L’Italie a toujours été présente dans la vie de la famille. Rappelons que mon grand-père a fait sa thèse sur Boèce (homme politique et philosophe romain du Ve siècle), qu’il a choisi un scribe en toge pour ex-libris et que sa connaissance des auteurs romains, notamment de Cicéron, était sans faille…

Ce grand tour que tout homme cultivé doit accomplir au moins une fois dans sa vie en allant contempler les chefs-d’oeuvre de l’art italien, j’ai eu le privilège de l’avoir accompli avec un ami. Evitant les grandes villes, nous avons parcouru l’Italie pendant plus de vingt ans à la recherche d’un tableau de Magnasco, d’une petite église ornées de fresques peintes à l’occasion du départ des croisés en terre sainte, d’églises lombardes et de tombes étrusques. Nous avons visité les villas palladiennes, mangé dans des trattorie au sol en terre battue et des restaurants trois étoiles et, dans une petite ville de Sicile dont les habitants avaient mis en scène une Passion très kitsch, bu des grappa avec le mauvais larron, à peine descendu de la croix… Cette Italie des années quatre-vingts était encore proche du Voyage en Italie de Rossellini.

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Sophie Gorboff et George Jones, petit-fils de sa soeur Marie, Paris, 1980 Archives Gorboff (c)

Comme ces objets-mémoire pieusement conservés dans les familles dont le parfum s’évapore avec le temps, la mémoire des lieux évolue et se déplace vers de nouveaux pôles. La piazza del Popolo où, selon mon père, se trouvait l’hôtel de la famille Gorboff, est devenue pour moi celle de la terrasse du Canova, le café préféré de Fellini, qui habitait via Margutta, toute proche. Le fil n’est pas rompu, il a seulement changé de forme et les codes d’accès diffèrent. Le cinéma italien s’est substitué aux leçons des Anciens, Le Guépard a remplacé Boèce mais Virgile, Michel-Ange et Donatello sont toujours là.

La fin de ce voyage revient à tante Sonia et à ce qui demeure dans la mémoire familiale l’équivalent d’une catastrophe. A la fin des années soixante-dix, dans une illusoire tentative de contact inter-générationnel, j’avais longuement insisté pour que tante Sophie et ma fille aînée aillent voir ensemble Fellini Roma (1972)Elles se connaissaient peu ;  tante Sonia avait près de quatre-vingt-dix ans, Alexandra, seize ou dix-sept. J’avais vu le film quelques années plus tôt et me souvenais des fresques du métro et des motards dans la nuit ; j’avais oublié la truculence du peuple romain et les scènes de bordel…Aussi choquées et embarrassées l’une que l’autre, tante Sonia et ma fille ont stoïquement regardé les énormes poitrines des prostituées sans oser détourner les yeux. Ce fut leur dernière rencontre. Et moi, alors qu’il en était encore temps, je n’ai jamais interrogé tante Sophie sur l’Italie. C’était il y a seulement quarante ans, à portée de la main. 

                                                                              Marina Gorboff, Paris,le 20 août 2016

Pour citer ce billet : Marina Gorboff « J’embête tout le monde avec l’Italie… » billet posté le 20 août 2016,  https://wordpress.com/post/gorboffmemoires.wordpress.com/4551

gorboff.marina@gmail.com

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