Ces choses cachées…

dzen-couleur-recto

Certificat d’aptitude de conduite de taxi, 1933. On comptait 20 000 chauffeurs de taxis russes en 1931; le dernier disparaît dans les années soixante-dix 

dzen-couleur-verso

Il y avait également les voitures de « grande remise » pour de riches clients voyageant en France et en Europe. Bons hôtels, meilleures tables…Le chauffeur était un guide apprécié.

Je n’ai jamais connu Alexandre Dzénné, né le 16 mars 1896 à Staryi, Russie, mort en 198? à Paris, quelques jours après son admission en maison de retraite. Ayant appris que son studio parisien se libérait, j’ai pensé qu’il pourrait convenir à l’une de mes filles et nous sommes allées le visiter. Le choc fut grand : cinquante années après son arrivée en France, Dzénné vivait dans un dénuement proche de la misère : réchaud posé sur une planche, photos et coupures de journaux épinglées au mur, rideau gris de saleté séparant le coin cuisine, le tout tenant par des bouts de ficelle, c’était le logement des premiers temps de l’exil tel que l’ont décrit Nina Berberova ou John Le Carré.

Une boîte en fer blanc contenait ce document. Afin qu’il reste une trace de ce vieil homme mort dans la solitude, je l’ai pris avant que ses affaires ne partent à la décharge ; je voulais également garder un témoignage de ce que fut l’émigration. Au temps des chauffeurs de taxis russes, des dizaines de « certificats d’aptitude de conduite de voiture de place » existaient encore ; la majorité a disparu, d’autres ont été remis aux archives par leurs descendants ; le hasard a voulu que celui-ci parvienne jusqu’à nous. Nul ne prévoyait encore que le procès Eichmann (1961) allait inciter de nombreux déportés, exilés, émigrés, juifs et non-juifs, à déposer leurs archives privées dans les organismes publics, ni qu’internet allait leur assurer une diffusion planétaire.

De par leur nature même, et à la différence des photographies et objets-mémoire posés en évidence sur un meuble, les documents administratifs des émigrés ont toujours été rangés dans un tiroir. Invisibles, quasiment sacralisés car revêtus d’une valeur hautement symbolique – qui dira la valeur d’un document permettant à un détenteur de passeport soviétique de quitter l’URSS après des années d’attente et de ruse ? -, les familles conservaient soigneusement, et conservent encore, ces documents fondateurs de leurs propres « choses cachées depuis la fondation du monde ». No trespassing. Ne pas dépasser la limite du privé en rendant publiques les archives familiales telle fut, jusqu’à un passé récent, la ligne de conduite de ceux qui  – exilés ou citoyens vivant dans leur pays d’origine -, avaient été pris dans les rets de l’histoire. Chacun se méfiait de l’Etat, totalitaire ou même démocratique.

Nous savons aujourd’hui que, pour ce qui concerne l’histoire, la vérité naît du dévoilement de choses tues. La prise de conscience du rôle du témoignage écrit et oral remonte au procès Eichmann (1961) qui a modifié le regard de l’homme sur ses archives familiales. Dans les années soixante-dix, les exilés ont compris que ce qui demeurait  délibérement tu ou caché – paroles et écrits de parents, d’amis, souvenirs, lettres, papiers administratifs -, devait être mis en lumière et accéder au domaine public. Associant volonté de témoigner et mise à l’abri de documents au sort incertain, ils ont alors  entrepris de déposer leurs « choses cachées » dans les archives ou les musées.

La démarche fut lente et difficile ; il fallait se séparer de ce qu’on avait de plus symbolique et précieux. Devenu ainsi, non pas anonyme, mais indifférencié, étrangement pareil à ses semblables, l’exilé voyait sa vie disparaître dans la masse compacte des cotes et des fonds. La vérité au prix de l’effacement de soi, tel était son sentiment profond. Il oubliait que l’inévitable tri précédant le dépôt de ses archives familiales lui avait offert la possibilité de détruire, alors qu’il en était encore temps, secrets, zones d’ombre ou lettres intimes. Démarche nettement plus sage que celle de s’en remettre à de proches parfois indifférents au patrimoine familial, ou à des mains étrangères. 

Dans La guerre du faux, recueil d’articles parus dans les années soixante-dix, Roberto Eco anticipe le déplacement de la réflexion individuelle vers le domaine public ; à cette époque, il ne pouvait prévoir que ce phénomène allait s’étendre aux archives privées.

 … »Autrefois, écrit Roberto Eco, on jouait à ce jeu (celui du questionnement de l’individu sur des sujets intimes ou philosophiques) en privé, on le confiait à des lettres personnelles ou à des pages de journaux intimes. Les journaux (les quotidiens) sont aujourd’hui le journal intime de l’intellectuel et lui permettent d’écrire des lettres intimes très publiques. Ce qui garantit de la crainte de se tromper réside non pas dans le secret de la communication mais dans sa diffusion ».

rehabilitation

Acte de « réhabilitation », c’est-à-dire d’abrogation de peine, de Vera Tcholik, condamnée à l’âge de 21 ans à 25 ans de camp. Ce feuillet exhumé des archives a l’épaisseur d’une vie. Arbitrairement condamnée et tout aussi arbitrairement libérée, Vera Tcholik a probablement remercié l’agent du KGB qui lui  remettait ce document. Comme Alexandre Dzénné, elle revit ici grâce aux archives et à internet.

L’URSS existait encore et internet n’était pas né lorsque ma génération a découvert que le dévoilement de l’information pouvait devenir une force. Au coeur d’une dictature (et ce n’est pas là le moindre des paradoxes), ceux que l’Occident désignait sous le nom de « dissidents » avaient, au cours de ces années charnières que furent les années soixante-dix, introduit une nouvelle et stupéfiante notion, celle de la « conférence de presse ». Contactant à leurs risques et périls les correspondants de journaux étrangers, ils utilisaient les médias occidentaux pour informer le monde des multiples abus du pouvoir : refus de visa de Sakarov, destruction de toiles « non-conformistes » au bulldozer, incarcérations, procès, expulsions…En exposant sur la place publique les événements que le pouvoir totalitaire s’employait à occulter par le silence et la peur, les dissidents ont été les premiers à s’emparer d’une arme aujourd’hui impossible à maîtriser – la diffusion de choses cachées -, en la retournant fort habilement contre  leurs persécuteurs.

Il n’y a évidemment aucune commune mesure entre la remise d’archives privées à des institutions publiques et la diffusion de secrets d’Etat par WikiLeaks…Il suffit cependant d’ examiner la devanture d’un libraire pour constater que les secrets les plus intimes ne demandent qu’à être dévoilés : père fasciste ou violeur, mère héroïque ou détestée, viol subi en enfance ou à l’âge adulte, mort, suicide d’un parent, vie sexuelle…mais aussi influence déterminante d’un professeur, souvenirs d’enfance, résilience, lettres …la transgression est partout, elle libère et fait figure de catharsis. La transgression est aujourd’hui une norme; la réserve ou le secret étonnent.

Ceux qui hésitent encore à franchir la frontière symbolique de l’exposition publique des archives familiales sont nombreux. Impudeur, non-respect des défunts, exhibition déplacée de textes éminemment privés, les réticences sont multiples. Le libre accès de tous à « ce qui ne regarde personne » atteint la fibre intime de l’être. Cette limite invisible que l’anonymat, le pseudonyme ou les mémoires posthumes s’employaient jadis à contourner est aujourd’hui dépassée : on peut s’en réjouir ou le déplorer. Une chose semble cependant certaine : mettre fin à de petits secrets familiaux, pour la plupart nullement honteux, et révéler des faits méconnus ou oubliés, plutôt que volontairement dissimulés, ne peut en aucun cas être apparenté au viol de la mémoire. Cette démarche est celle d’une bouteille jetée à la mer ; quelqu’un, un chercheur peut-être, la trouvera un jour et les choses cachées parleront enfin.

papa-naturalisation

1930. Acte de naturalisation de mon père, Michel Gorboff (1898-1961). Mes petits-enfants ne l’auraient sans doute jamais vu sans ce blog, comme ils n’auraient jamais  lu les Souvenirs de leur arrière grand-père s’ils n’avaient été accessibles sur un simple clic. 

En mettant en ligne les écrits et l’histoire de membres de ma famille – une famille lisse, quasiment parfaite, maniant volontiers la plume et consciente de l’importance de la transmission de son patrimoine ; une famille sans secret honteux ni blessure profonde si ce n’est l’exil, cette blessure étant celle des nombreux lecteurs qui se retrouvent en elle -, je m’efforce de lutter contre l’effacement des traces. Je voudrais sauvegarder ne serait-ce qu’une partie de ce passé dont d’aucuns avaient voulu faire table rase et d’autres se détournent aujourd’hui par inconscience ou bêtise.

Il appartient à chacun de trouver la structure capable d’accueillir ses archives familiales : archives municipales, départementales, bibliothèques ou musées, livre, blog… Et lorsque, comme moi – et en cela j’ai eu de la chance -, on découvre des textes retraçant l’histoire d’une famille au long de plusieurs générations, il faut s’employer à les faire connaître ; l’étude des dates et des faits conduit alors à une enquête apparemment sans fin. Avec, de temps à autre, la joie d’une découverte aussi extraordinaire que celle que j’ai faite à la bibliothèque municipale de Dijon en retrouvant, en 2015, celle d’un texte inconnu écrit en 1919 (en français, ce qui explique la faute d’orthographe du « pogrome ») par ma grand-mère relatant le départ, presque la fuite, de la famille Gorboff de Russie. De telles rencontres  n’ont lieu qu’une fois.

La confiscation de la mémoire de l’émigration a commencé très tôt avec le rapatriement de certaines archives en URSS. Il ne m’appartient pas de raconter cette longue et triste histoire : avec une détermination sans faille, l’URSS et la Russie ont lutté, et luttent encore, pour le retour des archives de l’émigration russe dans son pays d’origine. « Ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable »…qui a dit cela ? Faudra-t-il se rendre à Moscou pour étudier les archives des émigrés ayant vécu en France ? Et si nous ne résistons pas, qui le fera pour nous?

                                                                          Marina Gorboff, Paris, 8 octobre 2016

Pour citer ce billetMarina Gorboff Paris, 8 octobre 2016 Ces choses cachéehttps://gorboffmemoires.wordpress.com/2016/10/08/ces-choses-cachees/

contact: gorboff.marina@gmail.com

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s