« Cinq raisons d’être fier de ses origines russes »

Nous étions fin janvier, je venais de regarder un documentaire de Priscilla Pizzato  « Le manuscrit sauvé du KGB. « Vie et Destin » de Vassili Grossman » (2017), lorsqu’un article intitulé « Cinq raisons d’être fier de ses origines russes », est tombé sous mes  yeux.   

Cinq raisons d’être fier de ses origines russes (cliquer ICI). Oleg Egorov, Russia Beyond, 11/12/2017. Capture d’écran.

Il se trouvait sur le site Russia Beyond (La Russie au-delà des frontières), créé par la Rossiyskaya Gazeta (fondée en 1990), elle-même financée par le gouvernement russe. Destiné « …à aider le monde à mieux comprendre la Russie », ce site fait partie des organes de promotion de la Russie à l’étranger tels que la chaîne RT (ex Russia Today) ainsi que Les compatriotes  russes et Le monde russe.

Comment résister à un aussi charmant visage ? A un tel sujet ?

Citons les raisons évoquées : 1/ Vous (et vos ancêtres) sont arrivés (vivants) jusqu’à ce jour. 2/ Les Russes ont joué un rôle vital en détruisant le régime le plus cruel au monde. 3/ Tout le monde adore la littérature russe. 4/ Les Russes ont été les premiers dans l’espace. 5/ Les Russes et la culture (le ballet).
En un mot, l’auteur de l’article projette sa fierté d’être russe sur les Russes « hors-frontières ». Un rapide copier-coller lui permet d’attribuer ses propres sentiments patriotiques à de lointains compatriotes. Il ne peut imaginer autre chose.

J’ai cherché Grossman : il n’avait pas été oublié. Paru en mai 2014 sous la plume de Alena Tveritina, un  texte « Les écrivains à succès témoignent de la dévastation et de la gloire de la Seconde guerre mondiale » lui rendait hommage. Le destin de Vassili Grossman (1905-1964), celui des juifs d’URSS et le choc que fut, pour ce communiste sincère, la découverte de la similitude de deux systèmes totalitaires, nazi et soviétique, n’étaient pas évoqués. Russia Beyond  obéit aux instructions du pouvoir en place.

Version dactylographiée du manuscrit de Vie et Destin. Grossman entreprend la rédaction de ce livre en 1950. Seize ans plus tard, le manuscrit est confisqué par le KGB ( il sera restitué aux archives d’Etat en 2013). Vassili Grossman meurt en 1964 : il ne verra jamais la publication de l’ouvrage, paru en Occident (1980) puis en Russie (1989). Capture d’écran

Dans Vie et Destin, Grossman s’interroge sur son silence lors de l’arrestation de ses proches et des procès de Moscou. « Pourquoi avouent-ils? Et pourquoi est-ce que je me tais? Car je me tais…Où sont mes doutes, mes désarrois…? Serais-je un homme à double conscience? Ou il y aurait-il en moi deux hommes, avec chacun sa conscience? » Longtemps diffusé sur Arte,  le documentaire de Priscilla Pizzato souligne également l’espoir d’un retour à une vie normale, c’est-à-dire sans peur, ou avec moins de peur, qui fut celui du peuple russe à la fin de la guerre. Espoir déçu, faut-il le rappeler ? Il faut relire Vingt lettres à un ami  de Svetlana Allelouyeva, écrites en 1963, publiées en 1967 à Londres, après son passage à l’Ouest. La fille de Staline vit dans l’enceinte du Kremlin ; du jour au lendemain, ses proches et des membres de sa famille disparaissent ; elle n’ose questionner son père…  

Comme tant d’autres, ces livres écrits en tremblant sont  des bouteilles jetées à la mer. Au secours ! crient leurs auteurs, on nous détruit et on nous tue, physiquement et spirituellement. Parmi ces vies brisées et ces oeuvres interdites, il y a les poèmes d’Ossip Mandelstam, appris par coeur par sa femme Nadejda : redoutant que le KGB ne découvre les écrits du poète, elle les détruit et vit dans l’angoisse de l’oubli. L’oeuvre d’Ossip Mandelstam – mort d’épuisement  dans  un camp de transit en 1938 – ne sera publiée en URSS qu’en 1970. Il y a la poésie de Anna Akhmatova, interdite de publication pendant trente ans à l’exception de quelques brèves années. Anna Akhmatova, dont le mari fut fusillé, le fils et le compagnon envoyés au Goulag… Et le suicide d’Elizabeth Voronskaïa qui, interrogée par le KGB au sujet de l’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne (écrit de 1958 à 1967, publié en France en 1973, en 1989 en URSS) se pend après avoir indiqué la cachette du manuscrit…  Et Grossman, encore lui, qui, après la confiscation de Vie et Destin, trouve la force  d’achever Tout passe (écrit entre 1955 et 1963, paru en 1984 en Suisse, en 1989 en URSS) dont il ne verra jamais la publication. Sans oublier l’interdiction, vingt années durant, de l’unique et magnifique film d’Alexandre Askoldov, La commissaire (1967) inspiré d’une  nouvelle de Vassili Grossman : Dans la ville de Berditchev (1934). Je m’arrête ici, la liste est trop longue…

Tout cela est connu, je schématise, mais j’écris pour les Occidentaux, jeunes et moins jeunes, dont l’ignorance – l’indifférence – envers un passé pourtant proche (quelques décennies) est, comment dire ? stupéfiante ;  pour saluer le travail de Priscilla Pizzato qui, en portant Vassili Grossman sur la place publique, redonne vie à ces Russes/citoyens soviétiques (poètes, musiciens, écrivains, anonymes, juifs et non-juifs, déportés ou morts en déportation, interdits de publication, devenus fous ou brutalement jetés hors de leur pays et déchus de leurs droits). Pour avoir résisté à un pouvoir totalitaire, ils incarnent l’honneur de la Russie. Ils sont mes ancêtres intemporels, ma famille spirituelle, la Russie que j’aime, celle dont je suis fière.

Aujourd’hui, un demi-siècle après avoir atteint le port, livres et films sont là, rangés sur une étagère. Le temps a passé, nous ne les voyons plus. Depuis 1974 et le choc de la découverte de l’Archipel du Goulag (impossible désormais de nier son existence), depuis le retentissement médiatique de l’expulsion de Boukovsky, de Soljenitsyne ou de Rostropovitch, la belle figure de Sakharov ainsi que la chute du Mur et de l’URSS, un silence inattendu, le nôtre, est tombé sur le régime totalitaire soviétique. La page est tournée, nous sommes occupés ailleurs. Vie et Destin est unanimement considéré comme un chef-d’oeuvre, mais nous continuons de ne pas nommer les choses. A ne pas aller au terme de l’amère découverte de Grossman en dénonçant le totalitarisme, où qu’il soit. Hitler et Staline. Est-ce tellement difficile à dire?

 » Je n’ai jamais pu parler de l’Holocauste au passé », écrit Imre Kertész (1929-2016), prix Nobel de Littérature en 2002, déporté à Auschwitz à l’âge de quinze ans.

A la fin de la guerre, les pays « libérés » par l’Armée rouge ont eu le privilège de comparer les deux régimes. Occupation nazie, occupation soviétique,  soulèvements réprimés dans le sang. Rappelez – vous : 1968, la Tchécoslovaquie, Prague, 400 000 soldats, 1300 chars, et Staline n’est plus au pouvoir…  Quarante années durant (et non pas trois ou quatre, comme en France), ils ont subi une loi étrangère. Imre Kertész : « A la question idiote : – Voyez-vous une différence entre fascisme et communisme?, on pourrait donner cette brève réponse : le communisme est une utopie, le fascisme est une  pratique. Le parti et le pouvoir sont ce qui les réunit et font du communisme une pratique fasciste. »(Un autre, 1997).

« Il y a longtemps que je ne cherche plus ni ma patrie ni mon identité » écrit Kertész qui, à la différence de Grossman, s’éloigne de son pays. Juif non croyant, il constate qu’en Hongrie comme en URSS, le même silence étouffe l’extermination de son peuple. « Mon Kaddish est paru. Accueil frais. Silence…L’horreur bouillonne autour de moi…Remords, fautes, etc. Nuits courtes. Je doute, je jette des regards éperdus. La peur coule dans mes veines. » (Journal de galère,1990). Et encore: « On ne peut vivre sa liberté là où on a vécu sa captivité ». Incarnation de l’amour/haine du pays natal, Kertéz réside souvent à Berlin (Les Allemands sont ses meilleurs lecteurs) d’où il observe la décomposition de la Hongrie soviétique et post-soviétique.

De quoi avons-nous peur ? Pourquoi réserver lâchement la dénonciation du régime totalitaire soviétique aux étagères de nos bibliothèques ? Se taire lorsque, dans les médias et nos conversations, seul Hitler incarne le Mal absolu ? Ne jamais mentionner Staline et le communisme, ou alors du bout des lèvres ? Pourquoi ne pas dire tout haut ce que Vassili Grossman pensait tout bas… Il était seul, il avait peur, et quand il se demandait s’il n’était pas un homme à double conscience, il  ne parlait pas que de lui.

                                                               Marina Gorboff, Paris,  le 17 février 2018

Pour citer cet article :  Marina Gorboff,  » Cinq-raisons-detre-fier-de-ses-origines-russes » Paris, le 17 février 2018 https://gorboffmemoires.wordpress.com/2018/02/17/

contact :  gorboff.marina@gmail.com

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