Jours tranquilles en Russie

Yassnaya Poliana, le domaine où vécut de Léon Tolstoï, est l’image même des « oussadby », ces domaines familiaux de la noblesse russe. D’autres furent moins imposants, comme Kotchety, la propriété de Mikhaïl Soukhotine, dont il sera question dans ce billet.  Kotchety n’existe plus. Certaines « oussadby »  ont été restaurées, d’autres sont devenues  des ruines. Le patrimoine rural russe est encore mal connu en Occident.

Du 8 septembre au 2 octobre 1899, un jeune Français de trente trois ans, Jules Legras (1866-1939), séjourne à Petrovskoe, la maison de campagne de ses amis russes, les Gorboff. Jules Legras aime la Russie avec la passion d’un Occidental échappant à son milieu d’origine : il parle la langue, a effectué deux longs voyages en Sibérie, interrogé colons, paysans, fonctionnaires et petites gens, s’est longuement entretenu avec des écrivains et des hommes politiques. Il sait que la mémoire est fragile et, comme tout voyageur désireux d’utiliser ses notes pour de futurs ouvrages, tient un journal ; il y décrit également ses réflexions les plus intimes. Commencé bien avant ses voyages en Russie et poursuivi jusqu’à sa mort, – soit pendant près d’un demi-siècle -, ce Journal d’une vie n’était pas destiné à la publication.    

Il est aujourd’hui en ligne. Plus de 9000 pages manuscrites que seuls, les chercheurs ont le courage d’affronter, privant ainsi les amateurs de récits de voyages et ceux qui s’intéressent à la Russie d’un grand plaisir de lecture. Le temps est venu d’élargir son audience : la publication du Journal de Jules Legras s’impose. Parmi  les nombreuses pages consacrées à ma famille, les Archives municipales de Dijon m’ont autorisé à en sélectionner quelques unes. Je les remercie chaleureusement.     

Né en 1866, Jules Legras est encore un homme du XIXème siècle. Il en porte les croyances et les préjugés, largement partagés par ses contemporains. Je n’ai pas omis de les citer, ne serait-ce que pour une meilleure compréhension de ce « monde d’hier » d’où nous sommes issus. Les raisons de lire son Journal sont donc nombreuses.

Ce « mois à la campagne » s’inscrit dans l’amour des Russes pour la nature et les longs séjours d’été dans les « oussadby » ou les datchas. Ils ont été décrits par de nombreux auteurs mais nous ne les connaissons généralement que par les films d’André Tarkovski ou de Nikita Mikhalkov.  On a tous rêvé d’une datcha à la campagne, de son plancher en bois peint et même de son confort sommaire, de bocaux de champignons marinés en prévision de l’hiver et de ces jours tranquilles où l’on boit le thé sous la véranda. Cela a longtemps fait partie de notre imaginaire ; c’est, si je ne me trompe, le coeur de la Russie d’aujourd’hui.   Lire la suite

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Jacques Gorbof, lettres à Vera

Jacques et Vera Gorbof à Passau, Allemagne.1923. Gorboff(c)

Jacques Gorbof (1896-1981), qui n’orthographiera jamais son nom qu’avec un seul « f », était de deux ans l’aîné de Michel, mon père (1898-1961). Ils avaient grandi ensemble ; ensemble, ils avaient traversé la guerre civile, émigré, connu la pauvreté…Sans enfant, oncle Iacha (diminutif courant de Iakov, Jacob. Personne,  dans la famille ou parmi ses amis français, ne l’appelait autrement) fut également mon parrain, et c’est lui qui, deux années après le décès de papa, m’a conduite à l’église lors de mon mariage.

Une enfance commune, les premières années de l’exil passées côte à côte – Wiesbaden, Mulhouse, Lyon, taxi à Paris – cette trajectoire à la fois proche et parallèle aurait dû rapprocher davantage encore les deux frères. Pourtant, quelque chose  les séparait : je le sentais, enfant, et le constatais, adulte. Je le percevais également dans la façon, toujours quelque peu ironique, avec laquelle oncle Jacques s’adressait à ma mère. Nous ne le voyions que rarement. Et, pour tout dire, je ne l’aimais pas…Premier souvenir : j’ai une douzaine d’années, nous attendons oncle Iacha, je sais qu’il « écrit », (on imagine mal le prestige de ce mot), suis émue à l’idée de le voir.  – Je t’ai apporté un cadeau, dit-il, et il me donne une petite photo d’identité de lui… Et aussi : j’ai 24 ans, mon père vient de mourir, je cherche à me rapprocher de cet oncle que je connais mal, dont la voix me trouble tant elle ressemble à celle de papa. Il me questionne : – Es-tu aussi volage (le mot employé est cru) que ton père ? Je suis choquée, le courant ne passe pas. Lire la suite

André Volkonsky, l’Italien…

https://andrevolkonskymusicien.wordpress.com/

Villa del Balbianello, Bellagio, Italie 

Villa del Balbianello, Bellagio, Italie

André Volkonsky est mort il y a dix ans, le 16 septembre 2008. Il aimait les récits de voyage, en a écrit lui-même. Je n’aurais jamais pu rédiger ce texte de son vivant. « Tu as oublié Chioggia, et Lucca, et l’Etna » aurait-il dit  « …et les fresques de San’t Angelo in Formis, et…et… »

 ( …)  Ce fut le début de nos voyages en Italie. Nous étions en 1980, j’habitais rue d’Assas. Un soir, il m’appela de Viterbo : « Viens …Loue une voiture à Pise, rejoins-moi ». Je le trouvais défait. Nous visitâmes Tuscania, qui nous enchanta (je fêtais secrètement mon anniversaire à l’hôtel Al Gallo, me disant qu’il ne pouvait y avoir meilleur endroit, ni meilleure compagnie), les tombeaux étrusques de Tarquinia, quasiment abandonnés, Montepulciano, patrie d’un vin exceptionnel qui se vendait encore au verre dans les cafés et que nous buvions tard dans la nuit…Ce voyage scella notre amitié jusqu’alors superficielle et chaotique. Nous parlions longuement de tout, de l’affaire des moustaches, de son enfance, de Moscou, de la musique, de l’émigration, de sa vie en URSS…« Je ne te laisserai jamais tomber, disait André, je serai ton vieux copain ». Vingt années plus tard, il m’envoyait encore des fax signés « ton vieux copain » et Maria Martinez, qui l’a beaucoup vu en ce dernier été 2008, m’a dit qu’à la veille d’un examen médical important, André évoquait encore Tarquinia avec plaisir. 

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André, Louis et Aix, par Jacqueline Martinez

André Volkonsky et Louis Martinez ont vécu vingt-trois ans dans la même ville,  Aix-en-Provence. Jacqueline Martinez évoque leur amitié.

Dîner chez Louis et Jacqueline Martinez. Louis, Emmanuel, Maria, André, Jacqueline. Jean prend la photo. Aix, 1989. Archives Martinez 

André est une des premières personnes dont Louis m’ait parlé lorsque nous nous sommes rencontrés à Paris, en janvier 1963. Il était encore sous le coup du premier signe concret qu’il avait reçu de lui : trois mois auparavant, Galia Arbouzova, ex -seconde épouse d’André, lui avait apporté de sa part le numéro de Novy Mir où avait été publié Une Journée d’Ivan Denissovitch. Double commotion qu’il essayait de me faire comprendre en évoquant cette année 1955-56 qu’il avait passée à Moscou comme étudiant boursier. Une année qui avait laissé en lui une marque traumatique que n’avait pas recouvert  le traumatisme de la fin de l’Algérie. Il me parlait souvent d’André, dont j’ai découvert le visage sans sourire sur une photographie qu’il gardait précieusement dans son portefeuille : regard sur ses gardes derrière les lunettes, cheveux en bataille, lippe boudeuse. En chemise à carreaux, une cigarette aux doigts. Louis pensait qu’il ne le reverrait  jamais. Quand il avait quitté Moscou pour Paris en juillet 1956, les derniers mots d’André avaient été : « N’écris pas ». (…)

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Lanzmann est mort

15412855.jpg Lanzmann

Claude Lanzmann (1927 – 2018) devant l’affiche de son film Shoah. 1985

Son corps est encore tiède et déjà, me dit-on, la haine antisémite se répand sur les réseaux sociaux. Quelle honte ! La haine, et non le respect du défunt, et de toute mort, quelle qu’elle soit. Antisémites libérant vos passions en toute impunité, qu’avez – vous accompli  de comparable à Shoah ? « J’ai bien le droit de dire ce que je pense », dites  – vous. En effet, mais pas comme cela, si brutalement, si vite, comme si  votre parole avait attendu la mort de Claude Lanzmann pour se libérer avec davantage de force encore que de son vivant.

Simone Veil hier, Claude Lanzmann aujourd’hui. Je les pleure. Avec quelques autres, ils ont été mes pères fondateurs. Et je me rends compte que sans eux, je ne serais pas allée à Auschwitz, n’aurais pas effectué ce retour à la matrice qu’aucun voyage en Russie, passée et présente, n’avait jusqu’alors permis. Les rails de ces trains qui « emmènent les hommes là où ils ne veulent pas aller » (Don Quichotte à propos de bagnards) se croisent. Soljenitsyne et Lanzmann  se rejoignent.

Goulag, Shoah, ces  deux mots ont fait trembler le monde. Dans la solitude et parfois la peur, par la seule force de leur  parole et de leur esprit, Claude Lanzmann et Alexandre Soljenitsyne ont accompli  ce qu’aucun homme ni Etat n’avaient su faire avant eux : ils ont donné un  nom à la chose. Rien ne sera plus comme avant. Et même s’ils ont parfois dévié de ce que nous appelons le « bon chemin », que peut la haine contre de telles oeuvres ? Claude Lanzmann est mort hier. Que la terre lui soit légère.

                                                                      Marina Gorboff, Paris, le 6 juillet 2018

Прeдметы памяти

Блюдо С.Н. Горбовой, Париж, 1938 (семейный архив)

TRADUIT DU FRANCAIS: Les objets-mémoire                     https://gorboffmemoires.wordpress.com/2015/06/21/les-objets-memoire/

 Перевод c французскогo

(…)  Остается предмет, а именно « предмет-память » об изгнании, но также и предметы-памяти о счастливых днях. Они нас всех касаются : мы все испытали моменты счастья и горя, и наши собственные предметы –  памяти обладают той же силой  как  предметы-памяти изгнанных. Но те люди, которым, в спешке и замешательстве, когда-то  пришлось взять с собой несколько любимых или легко продаваемых предметов  прежде чем бросить последний взгляд на их дом  и  странy, вложили в эти  предметы  столько обостренных эмоций, присущих тем, кто разделял их судьбу –  боль от вынужденного отъезда, воспоминания о ужасах гражданской войны (самая страшная), горечь поражения, страх перед прыжком в неизвестность и шок изгнания – что сила их способности пробуждать воспоминания превышает личную судьбу человека. Lire la suite

« Cinq raisons d’être fier de ses origines russes »

Nous étions fin janvier, je venais de regarder un documentaire de Priscilla Pizzato  « Le manuscrit sauvé du KGB. « Vie et Destin » de Vassili Grossman » (2017), lorsqu’un article intitulé « Cinq raisons d’être fier de ses origines russes », est tombé sous mes  yeux.   

Cinq raisons d’être fier de ses origines russes (cliquer ICI). Oleg Egorov, Russia Beyond, 11/12/2017. Capture d’écran.

Il se trouvait sur le site Russia Beyond (La Russie au-delà des frontières), créé par la Rossiyskaya Gazeta (fondée en 1990), elle-même financée par le gouvernement russe. Destiné « …à aider le monde à mieux comprendre la Russie », ce site fait partie des organes de promotion de la Russie à l’étranger tels que la chaîne RT (ex Russia Today) ainsi que Les compatriotes  russes et Le monde russe.

Comment résister à un aussi charmant visage ? A un tel sujet ?

Citons les raisons évoquées : 1/ Vous (et vos ancêtres) sont arrivés (vivants) jusqu’à ce jour. 2/ Les Russes ont joué un rôle vital en détruisant le régime le plus cruel au monde. 3/ Tout le monde adore la littérature russe. 4/ Les Russes ont été les premiers dans l’espace. 5/ Les Russes et la culture (le ballet).
En un mot, l’auteur de l’article projette sa fierté d’être russe sur les Russes « hors-frontières ». Un rapide copier-coller lui permet d’attribuer ses propres sentiments patriotiques à de lointains compatriotes. Il ne peut imaginer autre chose.
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