Les Souvenirs d’André Volkonsky

André Volkonsky (1933-2008) en France, 1983, enregistrant le « Clavier bien tempéré » de Bach chez ses amis, les facteurs de clavecin Dobson. Lyrinx

Le texte que nous présentons ici a été écrit en 1975 par André Volkonsky (1933-2008) deux années après son arrivée en France. De 1947, date à laquelle il a suivi ses parents en URSS, à 1973, celle de son retour en Occident, il fut citoyen soviétique, sujet d’un régime qui interdisait ses oeuvres, censurait les programmes de l’Ensemble Madrigal et limitait son activité de claveciniste.
Désigné sous l’appellation de « Souvenirs d’André », ce manuscrit n’était connu que de quelques amis ; il n’a jamais été publié. Lire la suite

Qui se souvient de Roubachof ?

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C’était à Berlin. A la sortie de Hohenschönhausen, la tristement célèbre prison de la Stasi transformée en musée, Arthur Koestler (1905-1987) s’est rappelé à moi. Je ne me souviens plus des ouvrages de la librairie – ils étaient en allemand -, mais j’ai reconnu Le Zéro et l’Infini (1941) et La Lie de la Terre (1942). Pour la première fois depuis mon arrivée en Allemagne, nazisme et communisme étaient ouvertement associés ; la Stasi avait favorisé ce rapprochement. Et dans cette ville aux multiples cicatrices, il ne cessait de s’imposer à moi…

Les Allemands avaient raison de mettre en avant les ouvrages très largement autobiographiques d’Arthur Koestler, juif hongrois, membre du Komintern de 1931 à 1937, écrits sous le choc d’une rupture avec Moscou, d’autant plus douloureuse que l’engagement avait été total. Il savait que l’emprisonnement, les aveux et l’exécution du stalinien Roubachof auraient pu être les siens. Il savait également que l’écriture est une forme de thérapie et qu’au-delà de son témoignage – un devoir – , elle l’aiderait à préserver un certain équilibre mental. « Je suis en paix avec moi-même parce que j’ai témoigné » écrivait à la même époque Primo Levi. Lire la suite

Collines

 

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Foumban. Cameroun

Il y a le côté cour et le côté jardin.
La lune sur les collines. Des palmiers immobiles.
Pas un feu ; des étoiles.
Au loin, quelques voix.

Côté cour, sur des chaises
Ceux que l’on appelait jadis les indigènes
Parlent et rient.
Face aux collines, dans des fauteuils
Les Blancs lisent :
C’est le côté jardin.

Des serviteurs passent :
« fais ceci » « fais cela » « apporte-moi »
On ne les voit pas.
Ils ont appris à contrôler leur visage, ne croisent jamais votre regard
Mais savent bien des choses qu’ils ne diront jamais.
Dans la maison, des objets leur font signe
Et disparaissent : savonnette parfumée, téléphone, épingle…
Ils accumulent naïvement ces larcins vite découverts
Les maîtres ferment leurs portes à clef et ne laissent rien traîner.

Une petite servante de quatorze ans est assise sur la terrasse
C’est Zénabou.
Elle ne sait pas allumer le gaz et vient parfois avec des traces de coups sur le visage.
Sol lavé, vaisselle faite, elle somnole des heures sur une chaise
Les mains et l’esprit également vides.
Vouii…répond-elle doucement aux questions qu’elle ne comprend pas toujours
Et ce souffle léger a la grâce et le poids du froissement de l’aile du papillon, à l’autre bout du monde
Savamment érigé en théorie par les scientifiques pour définir le lien qui nous unit. Lire la suite

Le père Krug parmi nous

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Eglise Notre-Dame- de Kazan, Moisenay. Fresques du père Grégoire Krug, peintes vers la fin de sa vie, années 1962-1964.

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Moisenay. Le père Krug utilisait des peintures de mauvaise qualité et des mediums de sa composition. Les fresques sont dégradées.

Je n’avais jamais vu les fresques du père Grégoire Krugprononcer Kroug – (1908-1969). Elles se trouvent dans des ermitages (skit) de la banlieue parisienne, situés à Mesnil-Saint-Denis et Moisenay. Difficile d’accès sans voiture, un ermitage est un endroit isolé où moines et moniales vivent à l’écart du monde : il faisait beau, j’étais quasiment seule dans le RER ou le train, le bus empruntait les rues Youri Gagarine, l’allée des Pâquerettes…Un paroissien obligeant m’attendait parfois à la gare.

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Le skit du Mesnil-Saint-Denis fut acquis en 1934. Des bâtiments de fortune furent construits  et le père Grégoire s’y installa en 1948, après son ordination. Il est enterré près de l’église.

A Moisenay, les grandes fresques de Notre-Dame-de-Kazan couvrent les murs et le plafond de l’église ; celles de la petite chapelle du skit du Mesnil-Saint-Denis, qui ne peut accueillir qu’une vingtaine de personnes, sont encastrées dans la roche, à portée de la main. « Bienheureux les simples en esprit » ai-je pensé avec gratitude. Et aussi : «C’est David et Goliath. Mieux valent les fresques d’un moine un peu fou que les ors et la pompe des cathédrales». Je n’avais jamais rien vu de tel dans une église orthodoxe et n’imaginais pas que dans un domaine aussi assujetti aux règles canoniques que celui de «l’écriture» d’icônes, une telle liberté d’expression pût être possible. Il est vrai que cette liberté est plus grande dans le domaine des fresques que celui des icônes.
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1917-2017 Ad majorem Russiae gloriam

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Oscar Rabine (1928-). Nature morte à la Pravda, 1968. Déchu de la nationalité soviétique en 1978, devenu français en 1985, russe en 1990, Oscar Rabine vit aujourd’hui à Paris. Par bien des aspects, cette oeuvre « non- conformiste » condamnée par les autorités soviétiques illustre ce que fut la vie en URSS.

Une année particulière s’annonce, celle du centenaire de la révolution d’Octobre 1917. Hier encore, du temps de l’URSS, les victimes de la dictature communiste auraient regardé la mort dans l’âme  ce rappel d’une mythologie révolutionnaire qu’ils ne connaissaient que trop bien… ad majorem Russiae gloriam.                            

Mais la fête est finie et aujourd’hui, ce n’est plus une question de chair et de sang mais de mémoire. En émigration comme en Russie, les victimes attendent une nouvelle approche de ce siècle riche en bouleversements. Il est vrai que la conjonction des circonstances est unique : l’Union soviétique n’est plus, la parole est enfin libre et les historiens disposent du recul nécessaire à l’observation de l’un des événements majeurs du XXe siècle.

Tant en Russie que dans le monde, colloques,  ouvrages, forums, médias se préparent et, à en juger par le web russe, ce jubilée passionne l’opinion. Il sera beaucoup question de communisme, ce qui ne laisse personne indifférent. On observera avec intérêt la leçon que Poutine triumphans ne manquera pas de tirer d’un passé dont il avoue regretter la disparition. Lire la suite

Ces choses cachées…

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Certificat d’aptitude de conduite de taxi, 1933. On comptait 20 000 chauffeurs de taxis russes en 1931; le dernier disparaît dans les années soixante-dix (Cliquer pour agrandir)

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Il y avait également les voitures de « grande remise » pour de riches clients voyageant en France et en Europe.Bons hôtels, meilleures tables…Le chauffeur était un guide apprécié.

Je n’ai jamais connu Alexandre Dzénné, né le 16 mars 1896 à Staryi, Russie, mort en 198?, quelques jours après son admission en maison de retraite. Ayant appris que son studio parisien se libérait, j’ai pensé qu’il pourrait convenir à l’une de mes filles et nous sommes allées le visiter. Le choc fut grand : cinquante années après son arrivée en France, Dzénné vivait dans un dénuement proche de la misère : réchaud posé sur une planche, photos et coupures de journaux épinglées au mur, rideau gris de saleté séparant le coin cuisine, le tout tenant par des bouts de ficelle, c’était le logement des premiers temps de l’exil tel que l’ont décrit Nina Berberova ou John Le Carré.

Une boîte en fer blanc contenait ce document. Afin qu’il reste une trace de ce vieil homme mort dans la solitude, je l’ai pris avant que ses affaires ne partent à la décharge ; je voulais également garder un témoignage de ce que fut l’émigration. Au temps des chauffeurs de taxis russes, des dizaines de « certificats d’aptitude de conduite de voiture de place » existaient encore ; la majorité a disparu, d’autres ont été remis aux archives par leurs descendants ; le hasard a voulu que celui-ci parvienne jusqu’à nous. Nul ne prévoyait encore que le procès Eichmann (1961) allait inciter de nombreux déportés, exilés, émigrés, juifs et non-juifs, à déposer leurs archives privées dans les organismes publics, ni qu’internet allait leur assurer une diffusion planétaire. Lire la suite

« J’embête tout le monde avec l’Italie… »

Sophie Gorboff (1891-1982) en 1915 Archives familiales(c)

Sophie Gorboff (1891-1982) infirmière volontaire. 1915 Archives familiales(c)

Je dois à ma tante Sophie d’avoir, dès mon jeune âge, associé l’Italie à une forme de bonheur. Elle aimait tellement ce pays qu’elle envisagea de se convertir au catholicisme – comble du  scandale dans un pays où l’orthodoxie était religion d’Etat -, et l’on imagine aisément que des parents aussi conservateurs que Nicolas et Sophie Gorboff aient rapidement mis fin à cette velléité de révolte, si ce n’est de trahison. Tante Sonia avait 27 ans en 1918 et se souvenait parfaitement des fréquents séjours de la famille Gorboff en Italie. Rome était sa ville d’élection : par respect de l’antiquité, elle marchait pieds nus sur la via Appia antica, se réveillait à l’aube pour voir le soleil se lever au-dessus du forum sur lequel elle dérobait des pierres, ignorant que des ouvriers IMG_0649déversaient des brouettes de cailloux à l’intention des touristes… Bien des années plus tard, lorsque tante Sonia put enfin revenir en Italie, elle rapporta encore un fragment de mosaïque. Je l’ai pris dans sa chambre lorsqu’elle mourut.

Avant ma tante Sophie, mon  grand-père Nicolas Gorboff (1859-1921) a aimé ce pays au point d’envisager l’achat d’une maison à Capri. Et après tante Sonia, il y a moi, qui ne cesse de faire le voyage… La rapidité avec laquelle, avant et après l’exil, notre famille a trouvé le chemin de l’Italie, est le sujet de ce billet. Pour des milliers d’exilés de Russie et d’ailleurs, l’Italie, matrice de la culture européenne –  latin, Antiquité, catholicisme et Renaissance  -, a été un symbole et un refuge. Sans elle et sans la culture du pays d’accueil, toute assimilation eût été impossible. Lire la suite