Jacques Gorbof, lettres à Vera

Jacques et Vera Gorbof à Passau, Allemagne.1923. Gorboff(c)

Jacques Gorbof (1896-1981), qui n’orthographiera jamais son nom qu’avec un seul « f », était de deux ans l’aîné de Michel, mon père (1898-1961). Ils avaient grandi ensemble ; ensemble, ils avaient traversé la guerre civile, émigré, connu la pauvreté…Sans enfant, oncle Iacha (diminutif courant de Iakov, Jacob. Personne,  dans la famille ou parmi ses amis français, ne l’appelait autrement) fut également mon parrain, et c’est lui qui, deux années après le décès de papa, m’a conduite à l’église lors de mon mariage.

Une enfance commune, les premières années de l’exil passées côte à côte – Wiesbaden, Mulhouse, Lyon, taxi à Paris – cette trajectoire à la fois proche et parallèle aurait dû rapprocher davantage encore les deux frères. Pourtant, quelque chose  les séparait : je le sentais, enfant, et le constatais, adulte. Je le percevais également dans la façon, toujours quelque peu ironique, avec laquelle oncle Jacques s’adressait à ma mère. Nous ne le voyions que rarement. Et, pour tout dire, je ne l’aimais pas…Premier souvenir : j’ai une douzaine d’années, nous attendons oncle Iacha, je sais qu’il « écrit », (on imagine mal le prestige de ce mot), suis émue à l’idée de le voir.  – Je t’ai apporté un cadeau, dit-il, et il me donne une petite photo d’identité de lui… Et aussi : j’ai 24 ans, mon père vient de mourir, je cherche à me rapprocher de cet oncle que je connais mal, dont la voix me trouble tant elle ressemble à celle de papa. Il me questionne : – Es-tu aussi volage (le mot employé est cru) que ton père ? Je suis choquée, le courant ne passe pas. Lire la suite

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André Volkonsky, l’Italien…

 

Villa del Balbianello, Bellagio, Italie 

Villa del Balbianello, Bellagio, Italie

André Volkonsky est mort il y a dix ans, le 16 septembre 2008. Il aimait les récits de voyage, en a écrit lui-même. Je n’aurais jamais pu rédiger ce texte de son vivant. « Tu as oublié Chioggia, et Lucca, et l’Etna » aurait-il dit  « …et les fresques de San’t Angelo in Formis, et…et… »

 ( …)  Ce fut le début de nos voyages en Italie. Nous étions en 1980, j’habitais rue d’Assas. Un soir, il m’appela de Viterbo : « Viens …Loue une voiture à Pise, rejoins-moi ». Je le trouvais défait. Nous visitâmes Tuscania, qui nous enchanta (je fêtais secrètement mon anniversaire à l’hôtel Al Gallo, me disant qu’il ne pouvait y avoir meilleur endroit, ni meilleure compagnie), les tombeaux étrusques de Tarquinia, quasiment abandonnés, Montepulciano, patrie d’un vin exceptionnel qui se vendait encore au verre dans les cafés et que nous buvions tard dans la nuit…Ce voyage scella notre amitié jusqu’alors superficielle et chaotique. Nous parlions longuement de tout, de l’affaire des moustaches, de son enfance, de Moscou, de la musique, de l’émigration, de sa vie en URSS…« Je ne te laisserai jamais tomber, disait André, je serai ton vieux copain ». Vingt années plus tard, il m’envoyait encore des fax signés « ton vieux copain » et Maria Martinez, qui l’a beaucoup vu en ce dernier été 2008, m’a dit qu’à la veille d’un examen médical important, André évoquait encore Tarquinia avec plaisir. 

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André, Louis et Aix, par Jacqueline Martinez

André Volkonsky et Louis Martinez ont vécu vingt-trois ans dans la même ville,  Aix-en-Provence. Jacqueline Martinez évoque leur amitié.

Dîner chez Louis et Jacqueline Martinez. Louis, Emmanuel, Maria, André, Jacqueline. Jean prend la photo. Aix, 1989. Archives Martinez 

André est une des premières personnes dont Louis m’ait parlé lorsque nous nous sommes rencontrés à Paris, en janvier 1963. Il était encore sous le coup du premier signe concret qu’il avait reçu de lui : trois mois auparavant, Galia Arbouzova, ex -seconde épouse d’André, lui avait apporté de sa part le numéro de Novy Mir où avait été publié Une Journée d’Ivan Denissovitch. Double commotion qu’il essayait de me faire comprendre en évoquant cette année 1955-56 qu’il avait passée à Moscou comme étudiant boursier. Une année qui avait laissé en lui une marque traumatique que n’avait pas recouvert  le traumatisme de la fin de l’Algérie. Il me parlait souvent d’André, dont j’ai découvert le visage sans sourire sur une photographie qu’il gardait précieusement dans son portefeuille : regard sur ses gardes derrière les lunettes, cheveux en bataille, lippe boudeuse. En chemise à carreaux, une cigarette aux doigts. Louis pensait qu’il ne le reverrait  jamais. Quand il avait quitté Moscou pour Paris en juillet 1956, les derniers mots d’André avaient été : « N’écris pas ». (…)

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Lanzmann est mort

15412855.jpg Lanzmann

Claude Lanzmann (1927 – 2018) devant l’affiche de son film Shoah. 1985

Son corps est encore tiède et déjà, me dit-on, la haine antisémite se répand sur les réseaux sociaux. Quelle honte ! La haine, et non le respect du mort et de l’homme mort que nous serons tous un jour. Antisémites libérant vos passions en toute impunité, qu’avez – vous accompli  de comparable à Shoah ? « J’ai bien le droit de dire ce que je veux, répondez – vous » : en effet, mais pas comme ça, si brutalement, si vite, comme si  votre parole avait attendu la mort de Claude Lanzmann pour se libérer avec davantage encore de force  que de son vivant.

Simone Veil hier, Claude Lanzmann aujourd’hui. Je les pleure. Avec quelques autres, ils ont été mes parents, mes pères fondateurs. Et je me rends compte que sans eux, je n’aurai pas effectué ce voyage tardif à Auschwitz, ce retour à la matrice que nous cherchons tous et que nul  voyage en Russie, passée et présente, n’avait  permis.  Les  rails de ces trains qui emmènent les hommes là où ils ne veulent pas aller se croisent ; Soljenitsyne et Lanzmann  se rejoignent.

Goulag, Shoah, ces  deux mots ont fait trembler le monde. Dans la solitude et parfois la peur, par leur seule force de leur esprit, Claude Lanzmann et Alexandre Soljenitsyne ont accompli  ce qu’aucun  homme ni Etat n’avaient su faire avant eux : ils ont donné un  nom à la chose. Rien ne sera plus comme avant. Et même s’ils ont parfois dévié du bon chemin, que peut la haine contre de telles oeuvres ? Claude Lanzmann vient de mourir. Que la terre lui soit légère.

                                                                      Marina Gorboff, Paris, le 6 juillet 2018

Прeдметы памяти

Блюдо С.Н. Горбовой, Париж, 1938 (семейный архив)

Перевод c французскогo :                          https://gorboffmemoires.wordpress.com/2015/06/21/les-objets-memoire/

(…)   Остается предмет, а именно « предмет-память » об изгнании, но также и предметы-памяти о счастливых днях. Они нас всех касаются : мы все испытали моменты счастья и горя, и наши собственные предметы –  памяти обладают той же силой  как  предметы-памяти изгнанных. Но те люди, которым, в спешке и замешательстве, когда-то  пришлось взять с собой несколько любимых или легко продаваемых предметов  прежде чем бросить последний взгляд на их дом  и  странy, вложили в эти  предметы  столько обостренных эмоций, присущих тем, кто разделял их судьбу –  боль от вынужденного отъезда, воспоминания о ужасах гражданской войны (самая страшная), горечь поражения, страх перед прыжком в неизвестность и шок изгнания – что сила их способности пробуждать воспоминания превышает личную судьбу человека. Lire la suite

« Cinq raisons d’être fier de ses origines russes »

Nous étions fin janvier, je venais de regarder un documentaire de Priscilla Pizzato  « Le manuscrit sauvé du KGB. « Vie et Destin » de Vassili Grossman » (2017), lorsqu’un article intitulé « Cinq raisons d’être fier de ses origines russes », est tombé sous mes  yeux.   

Cinq raisons d’être fier de ses origines russes (cliquer ICI). Oleg Egorov, Russia Beyond, 11/12/2017. Capture d’écran.

Il se trouvait sur le site Russia Beyond (La Russie au-delà des frontières), créé par la Rossiyskaya Gazeta (fondée en 1990), elle-même financée par le gouvernement russe. Destiné « …à aider le monde à mieux comprendre la Russie », ce site fait partie des organes de promotion de la Russie à l’étranger tels que la chaîne RT (ex Russia Today) ainsi que Les compatriotes  russes et Le monde russe.

Comment résister à un aussi charmant visage ? A un tel sujet ?

Citons les raisons évoquées : 1/ Vous (et vos ancêtres) sont arrivés (vivants) jusqu’à ce jour. 2/ Les Russes ont joué un rôle vital en détruisant le régime le plus cruel au monde. 3/ Tout le monde adore la littérature russe. 4/ Les Russes ont été les premiers dans l’espace. 5/ Les Russes et la culture (le ballet).
En un mot, l’auteur de l’article projette sa fierté d’être russe sur les Russes « hors-frontières ». Un rapide copier-coller lui permet d’attribuer ses propres sentiments patriotiques à de lointains compatriotes. Il ne peut imaginer autre chose.
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Loin de Moscou : Jules Legras et la famille Gorboff

Colloque Jules Legras: Communication donnée le 9 décembre 2017. Dijon 

Quelques mots d’introduction. Je voudrais tout d’abord définir le cadre de ma communication  qui, à la différence de celles des intervenants précédents, porte  sur la vie privée de Jules Legras, au travers des liens affectifs qui l’ont uni à la famille Gorboff. Elle sera donc teintée de cette subjectivité à laquelle peu de témoins d’histoires familiales échappent. J’ajouterais que ce colloque, se déroulant sous le signe de la commémoration d’Octobre 1917, eût été incomplet sans l’évocation de l’émigration de 1920 à laquelle la Russie accorde aujourd’hui une attention de plus en plus marquée.

L’histoire de l’amitié de Jules Legras (1866-1939) et de la famille Gorboff telle que nous pouvons la déchiffrer aujourd’hui repose sur la confrontation de plusieurs textes, le Journal de Jules Legras (enfin accessible au public) et les Mémoires de la famille Gorboff. Ils appartiennent à deux catégories différentes que tout oppose mais qui se complètent : un journal, gardé secret, écrit au jour le jour, et des Mémoires écrites en peu de temps, destinées à être lues.

Comme tant de journaux intimes tenus afin de servir de support à la mémoire ou aux émotions de leurs auteurs, le journal de Jules Legras – rédigé pendant 49 ans, sans rajouts, ni corrections -, est unique : en cas de perte, son auteur lui-même eût été incapable de reconstituer ce  « corps second » dont parle Frédéric Amiel : « Qu’un incendie, un déménagement m’enlève ce corps et je me sentirai diminué de mon âme, amoindri dans mon être, mutilé, dépouillé irrémédiablement. »  Nous connaissons le symbolique « double corps » du roi – physique et politique. Le « corps second » de l’homme, unique et irremplaçable comme lui, son double secret, n’est pas moins significatif. La description minutieuse de ses voyages en Sibérie ou de sa vie en France n’enlève rien à la nature intime du Journal de Jules Legras. J’avais oublié à quel point toute lecture de journal était une effraction. Lire la suite